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6 janvier 1998 |
Un mal sans remède
«Ayons la foi !»
Vers la mi-décembre, l'enfant ne s'alimente presque plus. Sa mère prépare déjà, comme c'est de tradition en Sicile, le vêtement mortuaire dont elle devra revêtir sa fille, après son décès. C'est alors que se produit l'imprévisible. Un peu avant Noël, Delizia se sent tout à coup mieux. Elle demande à sa mère si elle peut sortir de son lit. Quelle n'est pas la stupéfaction de madame Cirolli lorsqu'elle voit sa fille se tenir debout sans appui, et marcher! Delizia est guérie, la Vierge Marie a exaucé les prières! Dès la fin des vacances de Noël, la jeune fille peut reprendre une scolarité normale.
Cette guérison extraordinaire, dûment examinée par plusieurs instances médicales internationales, a été jugée comme un phénomène contraire aux observations et aux prévisions de l'expérience médicale, l'état avancé de la maladie rendant impossible la guérison. Le 28 juin 1989, l'Archevêque de Catane (Sicile) déclarait: «Je prends acte du fait que cette guérison, étant données les conditions dans lesquelles elle s'est produite et maintenue, est "scientifiquement inexplicable" et, en tant qu'Archevêque de Catane, je déclare son caractère "miraculeux"».
Ce miracle récent nous porte à louer de tout notre coeur la puissance et la bonté divines. Mais le Seigneur accomplit aussi des transformations dans l'ordre moral et spirituel qui constituent un motif plus grand encore de gratitude envers Lui. En témoigne l'histoire de Léonie Martin, une des soeurs de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face.
«Cette terrible petite fille»
Les aînées, Marie et Pauline, sont élèves au pensionnat de la Visitation du Mans, où se trouve leur tante Visitandine, soeur Marie-Dosithée. La supérieure ne veut pas recevoir Léonie. La tante obtient cependant la permission de la prendre à l'essai: «J'ai maintenant Léonie, cette terrible petite fille, écrit-elle, et je vous assure qu'elle ne me donne pas peu à faire. C'est un combat continuel... Elle ne craint personne que moi!» L'essai ne dure pas: on la renvoie dans sa famille.
«Trop beau»
La correspondance de Madame Martin trahit ses préoccupations pédagogiques, surtout en ce qui concerne Léonie dont le retard affectif et intellectuel demande une attention toute particulière. Elle n'ignore pas que la confiance est l'âme de l'éducation, et met tout en oeuvre pour gagner ce coeur replié sur lui-même. Zélie veut que ses filles soient expansives, ouvertes, épanouies. À force d'amour, elle éveille la confidence ou l'aveu, mais elle sait se montrer ferme, ne laissant passer ni entêtement ni caprice. Elle stimule la générosité de sa fille, et se sert des événements du quotidien pour lui apprendre à se vaincre, insistant sur la fidélité au devoir d'état.
«Le rôle des parents dans l'éducation est d'une telle importance qu'il est presque impossible de les remplacer, enseigne le Catéchisme de l'Église Catholique Les parents sont les premiers responsables de l'éducation de leurs enfants. Ils témoignent de cette responsabilité d'abord par la création d'un foyer, où la tendresse, le pardon, le respect, la fidélité et le service désintéressé sont de règle... Ils enseigneront aux enfants à subordonner les dimensions physiques et instinctives aux dimensions intérieures et spirituelles» (CEC, 2221; 2223).
Une tâche de longue haleine
Cependant, les soins affectueux de Madame Martin, ne viennent pas à bout de l'esprit de contradiction de Léonie, qui donne parfois l'impression de se barricader dans sa bouderie. La maman ne se décourage pourtant pas. Elle relève les moindres signes d'amélioration. «Je ne suis pas mécontente de ma Léonie, écrit-elle un jour; si on pouvait arriver à triompher de son entêtement, à assouplir un peu son caractère, on en ferait une bonne fille, dévouée, ne craignant point sa peine. Elle a une volonté de fer; quand elle veut quelque chose, elle triomphe de tous les obstacles pour arriver à ses fins». Mais quelques semaines plus tard, elle confie à Pauline: «Je ne puis plus en venir à bout, elle fait ce qu'elle veut et comme elle veut».
«Il se laissera fléchir»
La tante Visitandine meurt au monastère du Mans, le 24 février 1877. Léonie lui avait confié ses «commissions» pour le Ciel: «Je veux, avait-elle dit à sa soeur Marie, que ma tante Religieuse, quand elle sera au Ciel, demande pour moi au Bon Dieu la vocation religieuse Je veux être une vraie Religieuse - Vraie? Que veux-tu dire par là? - Une Sainte». Bientôt, un des mystères qui pèse sur la destinée de Léonie s'éclaircit. Louise, l'employée de la famille, exerce depuis deux ans sur l'enfant une véritable tyrannie: elle pense rendre un grand service en «matant» cette petite par des châtiments corporels. Elle exige de la fillette le secret, et lui interdit tout entretien avec sa mère. Le mal est enfin découvert. Madame Martin s'en explique dans une lettre à sa belle-soeur: «Oui, je vois luire un rayon d'espérance qui me présage un changement à venir complet. Tous les efforts que j'avais faits jusqu'ici pour me l'attacher avaient été infructueux, mais il n'en est plus de même aujourd'hui. Elle m'aime autant qu'il est possible d'aimer et, avec cet amour-là, pénètre peu à peu l'amour de Dieu dans son coeur. Elle a en moi une confiance illimitée et va jusqu'à me révéler ses moindres fautes, elle veut vraiment changer de vie et fait bien des efforts que personne ne peut apprécier comme moi».
Les efforts sans cesse renouvelés, finissent par produire du fruit: «Les vertus humaines acquises par l'éducation, par des actes délibérés et par une persévérance toujours reprise dans l'effort, sont purifiées et élevées par la grâce divine. Avec l'aide de Dieu, elles forgent le caractère et donnent aisance dans la pratique du bien. L'homme vertueux est heureux de les pratiquer» (CEC, 1810).
Mais, le 28 août 1877, Madame Martin meurt d'un cancer. La famille quitte alors Alençon pour Lisieux, où habitent l'oncle et la tante Guérin. Le 2 octobre 1882, Pauline entre au Carmel de Lisieux, où Marie sera admise à son tour en 1886. Léonie profite d'un voyage à Alençon pour se faire admettre, le 7 octobre 1886, chez les Clarisses de cette ville. L'oncle Guérin rassure la famille Martin sur ce "saint" caprice de Léonie: «Ne vous en faites pas, elle n'y restera pas». De fait, le 1er décembre, Léonie, profondément déprimée, ressort du couvent.
Un choix judicieux
Le 24 juin 1893, Léonie fait un deuxième essai à la Visitation de Caen qu'elle quittera à nouveau en juillet 1895. Son père est décédé un an auparavant et Céline est entrée au Carmel en septembre 1894. Il faut beaucoup de courage à Léonie pour assumer son tempérament incohérent et versatile, malgré un entêtement tenace pour la vie religieuse. Mais Thérèse, maîtresse de vie spirituelle, est un véritable guide pour elle, par sa pédagogie simple et persuasive. La voie d'enfance qu'elle lui enseigne par ses lettres ou au parloir du Carmel, suscite chez Léonie des sentiments d'abandon et de confiance, qui l'établissent de plus en plus dans la paix.
Le 30 septembre 1897, soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus meurt au Carmel de Lisieux. Un an après, paraît l'Histoire d'une âme, autobiographie de Thérèse. Léonie dévore le livre et retrouve, émue, les souvenirs de son enfance; mais surtout elle découvre les secrets d'amour échangés entre Thérèse et son Bien-Aimé Seigneur. L'Histoire d'une âme devient son livre de chevet et l'aide à espérer la réalisation de sa propre vocation.
Enfin toute à Dieu
La santé de soeur Françoise-Thérèse reste bien faible. Parfois, les éruptions d'eczéma couvrent tout son corps. Elle écrit, un jour: «L'eczéma me revêt d'un cilice des pieds à la tête, par des démangeaisons qui m'empêchent de fermer l'oeil; si j'ai le malheur de me soulager tant soit peu, ce sont de vraies brûlures. Je pense que j'en verrais d'autres si j'étais dans le purgatoire, alors j'offre mes souffrances pour toutes les grandes causes qui touchent particulièrement le coeur de notre Pontife et Père bien-aimé (le Pape). Enfin, tous ces désirs d'apostolat m'aident à être généreuse». De plus, elle souffre de migraines répétées, de dermatose au cuir chevelu, d'ongles incarnés, de fréquentes crises intestinales, de rhumatismes, etc.
En 1930, soeur Françoise-Thérèse est au plus mal et elle reçoit les derniers sacrements. «La chère malade est vraiment aux mains de Dieu et, de la conversation que j'ai eue avec elle, je sors tout édifié», écrit Mgr Suhard, alors évêque du lieu. Mais petit à petit, elle se remet. Elle écrit à Céline: «Je ne puis plus m'acclimater sur cette triste terre. Tout m'est un sujet d'ennui et de lassitude, prie bien pour ta pauvre petite lâche, car en somme c'est pure lâcheté de ne plus vouloir souffrir pour le Bon Dieu, pourtant plus offensé que jamais... Je me cramponne tant que je peux à sa volonté que j'aime et que je veux par-dessus tout, mais tous mes pauvres efforts sont bien infructueux et me laissent souvent dans une souffrance indicible».
Cependant, ces peines sont accompagnées de profondes joies. Sa surprise est bien grande quand elle apprend qu'on est en train de canoniser Thérèse: «Elle était bien gentille, Thérèse, écrit-elle, mais quand même, la canoniser!» Le 29 avril 1923, le Pape Pie XI la proclame solennellement Bienheureuse. Puis, le 17 mai 1925, c'est la canonisation. Pour les grandioses cérémonies de ce jour, il a été proposé aux quatre soeurs Martin de se rendre à Rome. Toutes quatre préfèrent le silence et l'oubli de leur cloître. «Je suis bien plus heureuse ici que d'être à Rome, écrit soeur Françoise-Thérèse, j'aime mieux être dans ma dernière place... C'est le silence seul qui convient Mais tout cela, grâce à Dieu, loin de m'éblouir, me donne toujours la nostalgie du Ciel».
«Quel bonheur!»
Au cours de ses 78 ans de vie, dont 43 à la Visitation, Léonie a connu des épreuves multiples: sentiments d'infériorité, échecs, ténèbres, souffrances physiques, tentations intérieures de révolte... Mais celle qui était une enfant "caractérielle" et dont on ne pouvait humainement rien espérer, est devenue, par l'action puissante du Saint-Esprit, une "sainte"! Récemment encore, Mère Marie-Agnès Debon, sa dernière Supérieure, témoignait de la gentillesse, de la simplicité et de l'effacement volontaire de l'enfant difficile d'Alençon qui devint, par ses efforts et la grâce de Dieu, une visitandine accomplie. Cette profonde transformation morale est une des plus belles réussites de "la voie d'enfance" de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus pour qui la sainteté est une disposition du coeur qui nous rend humbles et petits entre les bras de Dieu, conscients de notre faiblesse, et confiants jusqu'à l'audace en sa bonté de Père (cf. Novissima verba, 3 août 1897).
«Une grâce singulière»
«ô mon Dieu, écrivait soeur Françoise-Thérèse, dans ma vie, vous avez mis peu de ce qui brille, faites que, comme Vous, j'aille aux valeurs authentiques, dédaignant les valeurs humaines pour estimer et ne vouloir que l'absolu, l'Éternel, l'amour de Dieu à force d'espérance». Ces paroles s'inspirent du livre de l'Imitation de Jésus-Christ qu'elle lisait souvent: «Seigneur, mon Dieu, je regarde comme une grâce singulière que vous m'ayez accordé peu de ces dons qui paraissent au dehors, et qui attirent les louanges et l'admiration des hommes. Et certes, en considérant son indigence et son abjection, loin d'en être abattu, loin d'en concevoir aucune peine, aucune tristesse, on doit plutôt sentir une douce consolation, une grande joie; car vous avez choisi, mon Dieu, pour vos amis et vos serviteurs les pauvres, les humbles, ceux que le monde méprise» (III, 22). La vie toute d'humilité de soeur Françoise-Thérèse est présente dans ces quelques mots.
Nous la prions avec confiance de nous enseigner à marcher sur ses traces et d'intercéder avec sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et saint Joseph pour tous ceux qui vous sont chers vivants et défunts.