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25 décembre 2004 |
Adam est né le 20 août 1845 à Igolomia, en Pologne. Après l'insurrection de 1863, il suit les cours de l'école des Beaux-Arts à Varsovie. En 1868, il est à Cracovie où il fréquente les Siemienski. Fidèle à la foi de ses ancêtres, M. Siemienski est cependant très ouvert aux courants scientistes qui viennent de l'occident. Son épouse, profondément chrétienne, possède un solide bon sens, et elle impressionne beaucoup Adam. À cette époque, se répand la mode de faire tourner les tables pour «évoquer les esprits». S'apercevant que les invités de son mari se livrent à ces pratiques spirites, Mme Siemienska prend l'avis de son confesseur, car elle ne peut persuader son époux de mettre un terme à ces amusements dangereux. Le prêtre lui conseille de prendre son chapelet et de prier tranquillement, sans se mêler aux séances.
Fendue en deux
Le Catéchisme de l'Église Catholique rappelle que «toutes les formes de divination sont à rejeter: recours à Satan ou aux démons, évocation des morts ou autres pratiques supposées à tort «dévoiler» l'avenir. La consultation des horoscopes, l'astrologie, la chiromancie, l'interprétation des présages et des sorts, les phénomènes de voyance, le recours aux médiums recèlent une volonté de puissance sur le temps, sur l'histoire et finalement sur les hommes en même temps qu'un désir de se concilier les puissances cachées. Elles sont en contradiction avec l'honneur et le respect, mêlé de crainte aimante, que nous devons à Dieu seul. Toutes les pratiques de magie ou de sorcellerie par lesquelles on prétend domestiquer les puissances occultes pour les mettre à son service et obtenir un pouvoir surnaturel sur le prochain fût-ce pour lui procurer la santé , sont gravement contraires à la vertu de religion... Le spiritisme implique souvent des pratiques divinatoires ou magiques. Aussi l'Église avertit-elle les fidèles de s'en garder» (CEC 2116-2117).
Pleine d'intérêt pour Adam, Mme Siemienska lui obtient une bourse pour l'année scolaire 1869-1870, et le jeune homme se rend à l'académie des Beaux-Arts de Munich. Là, il rencontre de nombreux compatriotes dont il devient rapidement le chef. L'un d'eux a pu écrire de lui: «Il avait sur le groupe une influence remarquable et son esprit, pénétrant et logique, découvrait avant tout autre le sens exact de l'art et son rapport avec l'âme humaine». Moins avancé que la plupart de ses compagnons dans la technique de la peinture, il s'exerce à peindre, «avec rage et acharnement», mais toujours d'une manière très personnelle et avec un véritable talent.
Adam cache autant que possible le handicap de sa jambe de bois. Mais sa prothèse lui cause bien des souffrances. Il lui arrive de tomber dans de soudaines crises de mélancolie jusqu'à ce que l'affection de ses amis le rende à nouveau sociable et communicatif. Cette mélancolie a une source profonde dans son tempérament qui aspire à toujours plus, à toujours mieux, et qui exige trop de lui-même. Il lui arrive de déchirer rageusement les toiles qu'il a peintes et qu'il estime sans valeur. D'une manière habituelle pourtant, il est de bonne humeur, très serviable, aimant à faire des plaisanteries.
Bâtir sur l'Évangile
Après un nouveau séjour à Munich, il rentre en Pologne et publie un article sur l'art. L'art est appelé à devenir «l'ami de l'homme, son guide» dans l'ascension vers Dieu. Sans ignorer la valeur de la technique, du talent et du métier, il considère que plus l'âme sera pure et belle, plus son oeuvre s'épanouira en beauté. Au début de 1879, Adam se rend à Lvov chez un ami. Là, mûrit en lui la décision de se faire religieux. Le 24 septembre 1880, il entre au noviciat des Jésuites de Stara Wies. Son âme est inondée de joie. Mais une épreuve terrible l'attend. Une grande retraite de trente jours commence. Adam s'y livre avec toute sa fougue; bientôt cependant, il est pris d'angoisse. Après un manquement anodin à ses résolutions, il tombe dans le scrupule et en devient malade. La crise est profonde et son frère, Stanislas, l'emmène chez lui pour l'aider à se reposer. Un jour, il entend un prêtre parler abondamment de la miséricorde de Dieu et la lumière se fait dans son esprit. Il retrouve la paix de l'âme mais ne retournera pas au noviciat des Jésuites.
Il se remet à la peinture. Son art se ressent du progrès spirituel que la souffrance lui a fait accomplir. Un jour, il découvre la Règle du Tiers-Ordre de saint François d'Assise. C'est pour lui un éblouissement. Il demande à être reçu dans le Tiers-Ordre et prend le nom de frère Albert. Rentré à Cracovie, il continue son métier de peintre, avec une souveraine liberté d'esprit à l'égard de tout ce qui n'est pas Dieu. Touché de l'esprit de pauvreté, il s'applique à voir dans le visage des mendiants qu'il rencontre la Sainte Face du Seigneur. En effet, «ici-bas, le Christ est pauvre dans la personne de ses pauvres» (Saint Augustin, Sermon 123, 3-4). Croisant un garçon, livide de froid et couvert de guenilles, frère Albert lui dit: «Viens chez moi». Dans l'atelier, où il y a un bon feu, le frère prépare à manger; puis il ajoute: «Et maintenant tu vas dormir. Où donc? Mais, dans le lit! Et vous? Je m'arrangerai». Le petit vagabond n'a même pas la force de protester, il se jette sur le lit et dix minutes après dort profondément.
Plutôt dormir sous les ponts!
Avec quelques amis, frère Albert va cependant visiter l'asile de nuit des vagabonds, qui s'appelle «Ogrzewalnia». Dès l'entrée, ils sont pris à la gorge par une terrible puanteur. La salle est grande, mais d'une saleté innommable. Le long des murs se trouvent des bancs de bois brut où s'entassent des individus sinistres qui sèment la terreur, se gavent d'eau-de-vie et jouent aux cartes. Sous les bancs gisent des malades et des vieillards, qui supplient en vain qu'on leur donne une goutte d'eau. La salle est traversée par un tuyau brûlant, sous lequel se pelotonnent les corps de voyous et d'enfants profondément endormis. Vers minuit, d'autres habitués du lieu arrivent et on se roue de coups pour trouver un coin. À la sortie de ce lieu infâme, frère Albert et ses compagnons croient se réveiller d'un cauchemar. Tout à coup, dans le grand silence, le Frère s'écrie: «Il faut aller habiter avec eux. Je ne puis les laisser ainsi!»
Plus bas encore
Dans sa Lettre apostolique pour l'année de l'Eucharistie, le Pape Jean-Paul II écrit: «Dans l'Eucharistie, notre Dieu a manifesté la forme extrême de l'amour, bouleversant tous les critères de pouvoir, qui règlent trop souvent les rapports humains, et affirmant de façon radicale le critère du service: Si quelqu'un veut être le premier de tous, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous (Mc 9, 35)... Pourquoi alors ne pas faire de cette année de l'Eucharistie un temps au cours duquel les communautés diocésaines et paroissiales s'emploieraient de manière spéciale, par des actions fraternelles, à lutter contre telle ou telle forme des nombreuses pauvretés de notre monde?... Nous ne pouvons pas nous faire d'illusion: c'est à l'amour mutuel, et en particulier à la sollicitude manifestée à ceux qui sont dans le besoin, que nous serons reconnus comme de véritables disciples du Christ. Tel est le critère qui prouvera l'authenticité de nos célébrations eucharistiques» (Mane nobiscum Domine, 7 octobre 2004).
Avant de se lancer dans une aventure aussi exceptionnelle, frère Albert se présente à l'archevêque de Cracovie; le prélat lui accorde toute sa confiance et l'admet à prononcer les trois voeux de religion. Lors d'un séjour dans un couvent de Carmes, il se familiarise avec les oeuvres de saint Jean de la Croix qui devient son auteur préféré. Le Supérieur du couvent, le Père Raphaël Kalinowski, lui propose de se faire Carme. Frère Albert lui répond: «Que feraient sans moi mes clochards?» et le Père réplique: «Va, Frère, où Dieu t'appelle».
Le grand jour est arrivé: frère Albert se rend à «l'Orgzelwania». Il y est accueilli par des regards hostiles, narquois ou intrigués. Vêtu d'une bure grossière, il a, pour se faire respecter, l'infirmité de sa jambe de bois. Il déplie son petit balluchon: «Qui veut manger avec moi?» On regarde: il y a du saucisson à l'ail et du pain blanc. «Tu as de l'eau-de-vie?» demande une figure hirsute. Il en a apporté. «Comment t'appelles-tu? Frère Albert. Eh bien! si tu n'as pas où dormir, reste!» Le premier accueil est fait. Mais vers minuit, les plus durs arrivent. L'apercevant, ils s'écrient: «Va-t-en ou on te balance!» Les autres plaident sa cause: «S'il n'a pas où dormir, il a bien le droit de rester, comme toi et moi». Une bagarre va éclater. Mais finalement tout se calme.
Une icône toujours fleurie
Pour nourrir ses pauvres, frère Albert parcourt les rues de Cracovie en demandant l'aumône. Les critiques pleuvent dru sur son passage, mais peu à peu l'opinion publique se range de son côté. Les maraîchères des halles de Cracovie lui font tous les jours un accueil chaleureux et s'empressent de remplir sa charrette de dons en nature. La Providence envoie à frère Albert des jeunes au coeur droit qui se laissent entraîner par la flamme d'amour qui l'embrase. Ils partagent la vie des misérables, les servent avec amour, nettoyant, lessivant, cuisinant. Pour les repas, tout le monde s'assoit par terre, puis on bavarde joyeusement. Cependant, les pauvres de l'asile ne sont pas de tout repos. Il y a là des bandits notoires, des gens qui ont maille à partir avec la justice et qui abusent de l'alcool. Parfois, les frères frôlent la mort. Quand l'atmosphère se fait lourde et menaçante, un frère musicien prend son violon et fait passer à travers son archet toute l'ardeur de son coeur. Souvent alors les disputes s'arrêtent, les visages s'adoucissent.
Tous les jours, frère Albert réunit ses fils et leur fait une instruction spirituelle. Il leur apprend à faire oraison et à s'occuper des pauvres par amour pour le Christ. Dans son Exhortation apostolique sur la vie consacrée, le Pape Jean-Paul II écrira: «L'option pour les pauvres se situe dans la logique même de l'amour vécu selon le Christ. Tous les disciples du Christ doivent donc la faire, mais ceux qui veulent suivre le Seigneur de plus près, en imitant son comportement, ne peuvent que se sentir concernés par elle de manière toute particulière. La sincérité de leur réponse à l'amour du Christ les conduit à vivre en pauvres et à embrasser la cause des pauvres... En réalité, avant même d'être un service des pauvres, la pauvreté évangélique est une valeur en soi, car elle évoque la première des Béatitudes par l'imitation du Christ pauvre. En effet, son sens primitif est de rendre témoignage à Dieu qui est la véritable richesse du coeur humain. C'est précisément pourquoi elle conteste avec force l'idolâtrie de Mammon (c'est-à-dire de l'argent)» (Vita consecrata, 82, 90). Face à un matérialisme indifférent aux besoins et aux souffrances des plus faibles, et même dépourvu de toute considération pour l'équilibre des ressources naturelles, la pauvreté évangélique est un appel à retrouver le sens de la mesure et la valeur des choses. Elle «suscite l'intérêt de ceux qui, conscients des limites des ressources de la planète, réclament le respect et la sauvegarde de la création en réduisant la consommation, en pratiquant la sobriété et en s'imposant le devoir de mettre un frein à leurs désirs» (Ibid.).
La contagion de l'exemple
Dans son contrat passé avec la municipalité de Cracovie, frère Albert s'est engagé à prendre également en charge l'asile des femmes, qui dépasse en horreur celui des hommes, car, en plus de la misère, il abrite la débauche organisée. Le Seigneur lui envoie pour cette oeuvre des femmes qui formeront la branche féminine de sa Congrégation. Mais le travail que frère Albert demande à ses fils et ses filles est épuisant. Aussi, pour les reposer, il installe des ermitages dans des lieux isolés, où ils peuvent refaire leurs forces physiques et spirituelles en vivant du travail de leur mains, au grand air, face aux merveilles de la nature.
De nombreuses villes demandent à frère Albert des fondations. Il voyage beaucoup, toujours comme un pauvre, au prix de nombreuses souffrances. Il se consume pour donner, toujours donner. Il écrit: «Pour que le parfum se répande, il faut briser le vase. Il ne suffit pas que nous aimions Dieu, il faut encore qu'à notre contact d'autres coeurs s'embrasent. C'est cela qui compte. Personne ne monte au Ciel seul». En 1914, la première guerre mondiale le surprend en pleine activité. Mais ses jours sont comptés: depuis longtemps, il est rongé par un cancer de l'estomac. Il survit encore deux ans à travers de grandes souffrances. Fin 1916, alors que depuis longtemps son estomac ne supporte plus aucune nourriture solide, il entre dans une longue agonie. Jusqu'au bout, il accepte la volonté de Dieu, dans la foi et la reconnaissance. Enfin, le jour même de Noël, il rend son âme à Dieu, pendant l'Angélus de midi. Le Pape Jean-Paul II l'a canonisé le 12 novembre 1989.
Dans un monde souvent marqué par un matérialisme avide de possession, la pauvreté évangélique appelle à pratiquer la tempérance et à retrouver le sens de la gratuité. Que l'exemple du saint frère Albert et la contemplation de Jésus dans la pauvreté de la crèche, nous encouragent à adopter un style de vie modeste, au profit des plus pauvres! Nous y trouverons le bonheur et le salut: Heureux, vous les pauvres: le royaume de Dieu est à vous! (Lc 6, 20).