|
10 août 2004 |
Léonid Fëdorov naît le 4 novembre 1879, dans une famille orthodoxe. Son père décède prématurément et Madame Fëdorov continue seule la gestion d'un restaurant à Saint-Pétersbourg. Léonid est un adolescent doux et délicat. Sa mère ne néglige rien pour l'initier à la piété chrétienne. D'un tempérament indépendant et idéaliste, le jeune homme lit avec avidité les auteurs français, italiens ou allemands. Après la lecture d'ouvrages de philosophie hindoue, il pense: «À quoi bon cette vie sans valeur? À quoi bon l'activité, l'agitation, les élans généreux, l'effort? Le repos perpétuel du nirvâna, où s'éteint toute aspiration, où s'établit l'apaisement éternel de l'anéantissement, n'est-il pas préférable?» Mais ces dispositions d'âme sont passagères. Sous l'influence d'un prêtre orthodoxe unissant vertu et science à un grand talent pédagogique, l'âme du jeune homme se pacifie et, au sortir de ses études secondaires, brillamment réussies, il entre à l'Académie ecclésiastique, école supérieure de théologie.
Une réconciliation souhaitée
En effet, l'Église nationale russe, orthodoxe, était profondément liée au pouvoir temporel. Ayant de nombreuses fois sauvé la nation aux heures cruciales, elle apparaissait comme absolument nécessaire à sa vie. Se séparer d'elle semblait se séparer de la communauté russe elle-même. De fait, les Catholiques russes étaient presque tous d'origine étrangère et en majorité polonaise; la langue des Catholiques était le polonais et le rite suivi, le rite latin. Aux yeux des Russes orthodoxes, le rite latin était le rite de ceux qui reconnaissent la primauté du Pape, et le rite byzantin-russe, une sorte de patrimoine de famille inaliénable. Le gouvernement russe ne voulait à aucun prix que s'établissent des églises où les fidèles auraient prié suivant le rite byzantin tout en reconnaissant le Pape comme pasteur suprême.
Dans sa quête de la vérité, Léonid s'entretient avec le Recteur de la principale église catholique de Saint-Pétersbourg, puis il décide de se faire Catholique et, pour cela, de partir à l'étranger. Le 19 juin 1902, il se met en route pour l'Italie. À Lvov, en Ukraine, il visite le Métropolite catholique de rite oriental, André Cheptitzky, qui lui donne une recommandation écrite à l'adresse du Pape Léon XIII. Léonid parvient à Rome dans le courant de juillet 1902 et, le 31, fête de saint Ignace de Loyola, il fait sa profession de foi catholique dans l'église du Gesù, tenue par les Jésuites. Peu après, le Saint-Père le reçoit en audience privée, le bénit et lui donne une bourse pour ses études sacerdotales.
Léonid se rend au séminaire d'Anagni, situé à 50 km au sud de Rome et dirigé par les Jésuites. L'exubérance de ses jeunes compagnons méridionaux l'agace parfois, mais il s'applique à ne pas maugréer et se plie à un règlement tout neuf pour lui. Il initie ses camarades aux problèmes religieux russes. «On connaît si mal la Russie à Rome, répète-t-il. La Russie est, en fait, beaucoup plus proche de Rome que les pays protestants, mais toute mesure maladroite à son égard peut causer un préjudice très grave à la cause de l'union». Après trois ans d'efforts soutenus, il obtient le grade de docteur en philosophie, et aborde les études de théologie. «Mes années d'études, écrira-t-il plus tard, me furent une véritable révélation. La vie austère, la régularité, le travail rationnel et profond qui m'y furent demandés, les compagnons pleins de joie et d'entrain, non corrompus encore par les écrits athées de l'époque, que j'y fréquentais, le peuple italien lui-même si vivant, si intelligent et pénétré de la civilisation chrétienne véritable, tout cela me remit vraiment sur pied et m'injecta une énergie nouvelle». Toutefois, il ajoute: «Mes yeux s'ouvrirent sur l'inégalité qui règne dans l'Église catholique entre les divers rites et mon âme s'insurgea contre l'injustice des Latins vis-à-vis des Orientaux, contre leur ignorance générale de la culture spirituelle orientale». En effet, pour bien des prêtres catholiques d'alors, le rite latin est considéré comme le rite catholique par excellence, les autres rites n'étant que tolérés. Léonid ne partage pas cette opinion: «En méditant les instructions du Métropolite Cheptitzky, écrira-t-il, je me rendis compte que mon vrai devoir de Catholique était de rester inébranlablement fidèle au rite et aux traditions religieuses russes. Le Souverain Pontife le voulait très nettement». Léonid n'en devient pas pour autant étroit d'esprit: il se passionne pour toutes les initiatives de l'Église d'Occident.
Mais en Russie, la révolution gronde. À la fin d'octobre 1905, le Tsar est acculé à faire des concessions, en particulier à reconnaître la liberté de conscience. Cependant, lorsqu'une personne de grand courage, Mlle Ouchakoff, organise une chapelle catholique de rite oriental à Saint-Pétersbourg, le gouvernement ne veut pas approuver cette initiative. «On permettait en Russie, écrit un témoin, de construire des mosquées, des pagodes bouddhistes, des chapelles protestantes de toute espèce, toute une série de loges maçonniques et même des églises catholiques de rite latin, mais une église catholique de rite russe, cela jamais! L'attrait eût été trop grand!»
Départ sur-le-champ
Pendant l'été 1907, Léonid se rend au premier Congrès de Velehrad, en Moravie, où des spécialistes des questions orientales se rencontrent pour «ouvrir la voie de la paix et de la concorde entre l'Occident et l'Orient, projeter de la lumière sur les questions controversées, corriger les idées préconçues, rapprocher les plus hostiles, rétablir la pleine amitié». On lui confie une mission urgente en faveur des Orientaux gréco-catholiques émigrés aux États-Unis; ceux-ci, mal compris par les évêques du pays, se tournent, en très grand nombre, vers les Orthodoxes. Léonid intercède pour eux auprès du Saint-Siège qui leur accordera, en mai 1913, un statut juridique correspondant à leurs besoins.
À la fin de l'année scolaire 1907-1908, sur une nouvelle instance du gouvernement russe, Léonid doit quitter Rome; il se rend incognito à Fribourg en Suisse pour y terminer ses études. Durant l'été 1909, il rentre à Saint-Pétersbourg où il retrouve avec émotion sa mère qui a fait, elle aussi, profession de foi catholique. À cette même époque, le Métropolite Cheptitzky demande et obtient du Pape saint Pie X une véritable juridiction sur les Gréco-catholiques de Russie, qui ainsi ne seront plus soumis à des évêques polonais de rite latin.
Faire disparaître une oeuvre diabolique
Cependant, depuis plusieurs années, le Père Léonid se sent attiré par la vie monastique. En mai 1912, il est reçu dans un monastère où la vie se partage entre la célébration de l'Office divin selon le rite byzantin et les travaux des champs. Grâce à sa santé robuste et à son caractère accommodant, il se plie sans trop de peine à l'austérité du cadre de vie. L'isolement du monde et le recueillement l'enchantent, bien que l'étude de la théologie et l'information sur la situation politique lui manquent. Il découvre dans son tempérament une certaine dureté envers le prochain, qu'on ne se fait pas faute de lui signaler et contre laquelle il lutte avec succès. «Son parler était très doux, pourra dire de lui un de ses confrères. Il était toujours d'une parfaite égalité d'humeur».
Durant l'été de 1914, la première guerre mondiale éclate. Le Père Léonid retourne au plus vite à Saint-Pétersbourg, devenue Pétrograd. Une pénible surprise l'attend: le gouvernement l'exile à Tobolsk, en Sibérie, car il a des liens avec les ennemis de la Russie. Le Père Léonid s'y installe dans une chambre louée et trouve un travail dans l'administration locale. Les années 1915 et 1916 se passent ainsi, marquées par une longue immobilisation au lit, due à une violente crise de rhumatisme articulaire. Mais la guerre a désorganisé l'économie nationale et le peuple souffre de la pénurie de vivres. En février 1917, la révolution éclate et, le 2 mars, le Tsar Nicolas II abdique. Un gouvernement provisoire, sous la présidence du Prince Lvoff, proclame une amnistie complète pour les délits en matière religieuse et abolit toutes les restrictions à la liberté des cultes. Le Métropolite Cheptitzky, exilé lui aussi, est libéré et il réorganise l'activité des Catholiques russes. Il choisit comme exarque, c'est-à-dire représentant de son autorité religieuse pour le territoire russe, le Père Léonid. Libéré à son tour, celui-ci revient à Pétrograd. Le Métropolite projette de lui conférer la consécration épiscopale, mais le Père Léonid refuse.
Catholique, russe, de rite byzantin
Son apostolat s'exerce sur trois centres, Pétrograd, Moscou et Saratov, réunissant environ 200 fidèles, auxquels il faut ajouter 200 autres qui sont dispersés dans l'immense territoire russe; il estime à 2000 ceux qui ont fui la Russie ou sont morts. Mlle Danzas écrira du Père Léonid: «L'amour de Dieu et la foi fervente de l'exarque se manifestaient assez par sa manière de célébrer la Sainte Liturgie. C'est surtout par là qu'il gagnait les âmes. Comme prédicateur, il n'était pas toujours à la portée de ses auditeurs; c'était un profond théologien, et il éprouvait parfois de la difficulté à se mettre au niveau d'un auditoire de gens simples... Comme confesseur, il était admirable et tous ceux qui ont eu l'occasion de lui soumettre des états de conscience ont toujours conservé le souvenir ému de la façon dont il se donnait tout entier à ce ministère».
L'été 1921 est marqué par une sécheresse exceptionnelle qui, ajoutée à la politique agraire du gouvernement, entraîne une famine épouvantable, cause de la mort d'environ cinq millions de personnes. Le Saint-Siège charge le Père Walsh, Jésuite, d'organiser les secours qu'il envoie aux affamés par le biais d'une association américaine. En quelques semaines, des milliers de Russes sont sauvés, grâce à la générosité des Catholiques du monde entier. Le Père Léonid rencontre le Jésuite et une amitié profonde naît entre eux. À la suggestion de l'exarque, le Père Walsh fournit des vivres au clergé orthodoxe, dans les régions où ses prêtres souffrent de la faim.
Le désarroi et la persécution des Chrétiens en Russie les éclaire puissamment sur les avantages d'une union avec le reste du monde chrétien et en particulier avec le Souverain Pontife. Des protestations communes signées par des prélats orthodoxes et catholiques, ce qui ne s'était jamais vu dans l'histoire de la Russie, sont adressées au gouvernement pour défendre les intérêts communs. Des conférences apologétiques communes sont projetées pour lutter contre la propagande des athées. Le Père Fëdorov compose une brève prière qui puisse être récitée sans réticences aussi bien par les Catholiques que par les Orthodoxes.
Mais le gouvernement intensifie la persécution. Interdiction est faite aux prêtres d'enseigner la religion aux enfants de moins de 18 ans. L'athéisme est enseigné officiellement dans les écoles. Sous prétexte d'acheter des vivres pour nourrir les affamés, les autorités civiles dépouillent les églises de leurs vases sacrés et objets précieux. Au début de février 1923, le Père Fëdorov reçoit l'ordre de gagner Moscou, en compagnie d'autres ecclésiastiques de Pétrograd, pour y comparaître devant la Haute Cour Révolutionnaire. On l'accuse d'avoir résisté au décret dépouillant les églises de leurs vases sacrés, d'avoir entretenu des relations criminelles avec l'étranger, d'avoir enseigné la religion à des mineurs et enfin de s'être livré à la propagande contre-révolutionnaire.
Quoi qu'en dise la loi...
Le Père Léonid profite de sa réclusion pour rédiger en russe deux catéchismes. «Je puis attester, écrira Mlle Danzas, après avoir visité l'exarque, que son attitude était encore plus calme et plus joyeuse qu'à l'ordinaire. Il me disait qu'il ne s'était jamais senti aussi heureux». Depuis sa prison, le Père entretient une correspondance suivie avec ses fidèles. Il soigne ses relations avec les Orthodoxes: «Ici, écrit-il, il y a deux évêques et environ vingt prêtres orthodoxes. Nos relations avec eux sont excellentes». Au milieu de septembre de cette année 1923, le Père Léonid est transféré dans une autre prison au régime beaucoup plus sévère. Il y est soumis à un isolement complet. En avril 1926, une dame généreuse et énergique, membre de la Croix-Rouge, obtient la libération du prisonnier. Mais au mois de juin, il est à nouveau arrêté puis condamné à trois ans de déportation aux îles Solovki, dans la mer Blanche (grand nord de la Russie d'Europe).
Les îles de l'archipel Solovki, au climat très froid et très humide, sont couvertes de forêts. Les Soviets ont transformé le monastère orthodoxe qui y existe depuis le XVe siècle, en une immense prison. Le Père Fëdorov y arrive à la mi-octobre 1926. Tous les matins, les prisonniers sont conduits dans les forêts pour travailler comme bûcherons. Les Catholiques de rite byzantin ont obtenu la permission d'utiliser une ancienne chapelle, à trente minutes de marche des bâtiments, pour y prier. À partir de l'été 1927, le Saint-Sacrifice y est célébré le dimanche, alternativement dans le rite latin et dans le rite byzantin.
Un prêtre écrira de l'exarque: «Quand nous jouissions d'un peu de relâche dans nos travaux forcés, nous aimions à nous grouper autour de lui; il nous attirait... Il se distinguait par une courtoisie et une simplicité exceptionnelles... S'il remarquait que l'un ou l'autre parmi nous passait par une période de dépression, il le remettait sur pied en éveillant en lui l'espoir de temps meilleurs. Si par hasard il recevait du dehors un secours d'ordre matériel, il partageait d'habitude avec les autres».
En terre russe, pour la Russie
À la suite du bienheureux Léonid Fëdorov, ayons à coeur l'unité des Chrétiens et suivons les exhortations du Concile Vatican II: «Que les fidèles se souviennent tous qu'ils favoriseront l'union des Chrétiens, bien plus, qu'ils la réaliseront, dans la mesure où ils s'appliqueront à vivre plus purement selon l'Évangile. Plus étroite, en effet, sera leur communion avec le Père, le Verbe et l'Esprit-Saint, plus ils pourront rendre intime et facile la fraternité mutuelle... Cette conversion du coeur et cette sainteté de vie, ainsi que les prières publiques et privées pour l'unité des Chrétiens, doivent être regardées comme l'âme de tout l'oecuménisme et peuvent à bon droit être appelées oecuménisme spirituel» (Unitatis redintegratio, 7-8).