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13 janvier 2004 |
La tête contre le tabernacle
Le jour tant attendu de la première Communion arrive alors que Pierre-Julien a déjà 12 ans. «Quelles grâces le Seigneur m'a faites ce jour-là!» s'écrira-t-il trente ans plus tard avec larmes. Il y perçoit l'appel au sacerdoce. Le jeune homme parle à son père de son désir d'entrer au séminaire, mais celui-ci ne comprend pas quel honneur Dieu lui fait en appelant son fils. Non! Son garçon lui succédera dans son commerce. L'enfant est même retiré de l'école: il en sait suffisamment pour fabriquer et vendre de l'huile. La maman se tait, prie et garde espoir.
Au sanctuaire marial de Notre-Dame du Laus, Pierre-Julien rencontre le Père Touche, Oblat de Marie Immaculée qui, admirant la beauté de son âme, lui conseille d'orienter sa vie vers le sacerdoce, en étudiant le latin et en communiant plus souvent. Rempli de joie et d'espérance, Pierre-Julien, revenu au moulin, étudie, en cachette, la grammaire latine. La Providence le met en contact avec l'abbé Desmoulins qui obtient de M. Eymard de l'emmener avec lui à Grenoble pour le faire étudier gratuitement, moyennant quelques services. Là, l'enfant apprend brutalement la mort de sa mère et se jette en larmes aux pieds de la statue de la Sainte Vierge: «Ah! Dès ce jour, soyez mon unique Mère, s'écrie-t-il. Mais plus que tout, cette grâce: que je sois prêtre un jour!» Le jour de la sépulture, son père, bouleversé lui aussi, le supplie de rester avec lui. Il acquiesce. Tout espoir semble perdu, quand un Père Oblat de Marie, de passage, l'ayant écouté, lui dit: «Si vous veniez chez nous à Marseille? Mon père voudra-t-il? Oui, oui, il voudra». Le père sursaute, se trouble, objecte, se met à pleurer, puis... consent. À Marseille, Pierre-Julien se met à étudier avec un tel acharnement qu'il tombe gravement malade. Ramené chez son père, il guérit mais sa convalescence est longue.
Le 3 mars 1828, après avoir demandé pardon à son fils pour son opposition à sa vocation, M. Eymard rend son âme à Dieu. Pierre-Julien entre alors au Grand-Séminaire de Grenoble. Il lui faut présenter la recommandation écrite de son Curé, qui la lui remet cachetée. Se doutant de quelque chose, Marie-Anne, inconsciente de son geste imprudent, ouvre l'enveloppe: la lettre décrit le candidat comme «sans esprit et incapable». D'un commun accord, ils brûlent l'injuste témoignage. Se confiant à la grâce de Dieu, Pierre-Julien part pour Grenoble, où, providentiellement, il rencontre Mgr de Mazenod, le saint fondateur des Oblats de Marie. Pierre-Julien lui raconte tout: «Eh bien, dit l'évêque, c'est moi qui vais vous présenter au Supérieur du Séminaire». Le jeune homme peut donc suivre sa vocation; il est ordonné prêtre à l'âge de 23 ans, le 20 juillet 1834. On lui confie le ministère de vicaire puis de curé dans le diocèse, mais, secrètement, Pierre-Julien désire être religieux.
Le 20 août 1839, avec la permission de son Évêque, malgré les pleurs de sa soeur et les regrets de ses paroissiens, il entre au noviciat des Maristes, Congrégation fondée par le Père Colin. Il note dans son journal intime ses thèmes favoris de méditation: «Jésus au Saint-Sacrement et le Paradis». Après son noviciat, il est nommé successivement directeur spirituel du collège de Belley (Ain), puis Provincial de France et Directeur du Tiers-Ordre de Marie. En 1850, il devient Supérieur au collège de la Seyne-sur-Mer, près de Toulon. Dans tous ses emplois, comme prêtre séculier ou comme religieux mariste, le Père Eymard encourage toujours les âmes dont il a spirituellement la charge à pratiquer l'adoration du Saint-Sacrement. Les résultats sont remarquables, tant auprès des enfants et jeunes gens que dans les foyers; l'ensemble de la société en est régénérée.
Valeur inestimable
Le Bon Dieu inspire à Pierre-Julien l'idée de fonder une Congrégation de religieux et de religieuses voués à l'adoration du Saint-Sacrement et à la propagation de cette dévotion parmi les laïcs. C'est aux pieds de Notre-Dame de La Salette qu'il conçoit le dessein de cette fondation. Ce sera la grande préoccupation de sa vie. Le Pape Pie IX, dont il réussit à obtenir une audience, lui affirme: «Votre oeuvre vient de Dieu, j'en suis convaincu. L'Église en a besoin». Mais que d'obstacles à franchir! Si Dieu ne poussait le Père Eymard, il n'oserait jamais se lancer dans une aventure qui, humainement, n'a aucune chance d'aboutir. Son Supérieur Général mariste, après avoir longuement examiné ce projet, le relève de ses voeux, pour lui laisser toute liberté de faire sa fondation. Puis, il se ravise et l'adresse à l'Archevêque de Paris. L'Évêque auxiliaire, qui doit recevoir Pierre-Julien au nom de l'Archevêque, tient sa réponse toute prête: un «non» catégorique.
Mais la divine Providence sauve tout: le Père Eymard, en compagnie de son premier disciple, attend dans le vestibule de l'archevêché, lorsque l'Archevêque de Paris lui-même, Mgr Sibour, les aperçoit: «Qui êtes-vous? Deux prêtres étrangers Que désirez-vous? Monseigneur, c'est l'Évêque auxiliaire que nous attendons. Mais enfin, reprend Mgr Sibour, ce que l'Évêque auxiliaire fait ici, l'Archevêque peut bien le faire!» Le Père Eymard expose le but de sa visite. «Vous êtes un Père mariste? Oui, Monseigneur. Mgr l'Auxiliaire m'a mis au courant». Croyant que le Père désire fonder une Congrégation contemplative, il ajoute: «C'est purement contemplatif... Je ne suis pas pour ces choses là... Non! Non! Mais, Monseigneur, ce n'est pas une Congrégation purement contemplative. Nous adorons, sans doute, mais nous voulons aussi faire adorer. Nous devons nous occuper de la première Communion des adultes». À ces mots, le visage de l'Archevêque s'illumine. «La première Communion des adultes! s'écrie-t-il. Ah! c'est l'oeuvre qui me manque, l'oeuvre que je désire». L'Eucharistie est, en effet, «comme la source et le sommet de toute l'évangélisation, puisque son but est la Communion de tous les hommes avec le Christ et en Lui avec le Père et l'Esprit-Saint» (EE, n. 22). La cause est gagnée: la Congrégation des Prêtres et des Servantes du Saint-Sacrement reçoit une première approbation avant même d'exister.
Un geste intempestif
L'apostolat eucharistique s'exerce au pied même des autels. L'adorateur est aussi un remplaçant: il entend offrir réparation pour les offenses commises contre le Saint-Sacrement; il adore et aime pour les pécheurs innombrables qui ne connaissent, n'adorent et n'aiment pas. Mais celui qui aime, cherche à faire aimer. Les religieux du Saint-Sacrement travaillent donc à convertir les pécheurs par l'apostolat eucharistique.
À cette époque, dans les vieux quartiers de Paris, la plupart des adolescents en âge de gagner quelques sous ignorent presque tout de la religion de leur baptême. Bien des adultes se trouvent dans le même cas, comme encore de nos jours. Le Père Eymard organise des cours de catéchisme pour préparer ces âmes à la réception de la sainte Communion. Un soir, il reçoit au parloir deux chiffonniers, un homme et une femme, sans foi ni instruction, qui vivent en concubinage. Au fil des jours, il leur apprend le catéchisme, les confesse, les admet à la première Communion et les marie. Ce jour-là, il les invite à dîner au parloir et veut les servir lui-même, leur adressant de bonnes paroles que ces braves gens écoutent avec ravissement.
Pour recevoir la sainte Communion, certaines dispositions sont requises. Commentant le verset de saint Paul: Que chacun, donc, s'éprouve soi-même, et qu'ainsi il mange de ce pain et boive de cette coupe (1 Co 11, 28), le Saint-Père les rappelle clairement: «Avec toute la force de son éloquence, saint Jean Chrysostome exhortait les fidèles: «Moi aussi, j'élève la voix, je prie et je vous supplie de ne pas vous approcher de cette table sainte avec une conscience souillée et corrompue. Une telle attitude en effet ne s'appellera jamais Communion, même si nous recevions mille fois le Corps du Seigneur, mais plutôt condamnation, tourment et accroissement des châtiments». Dans cette même perspective, le Catéchisme de l'Église Catholique établit à juste titre: «Celui qui est conscient d'un péché grave doit recevoir le Sacrement de la Réconciliation avant d'accéder à la Communion». Je désire donc redire que demeure et demeurera toujours valable dans l'Église la norme par laquelle le Concile de Trente a appliqué concrètement la sévère admonition de l'Apôtre Paul, en affirmant que, pour une digne réception de l'Eucharistie, «si quelqu'un est conscient d'être en état de péché mortel, il doit, auparavant, confesser ses péchés»» (EE, n. 36).
Une perle brillante
Avant de prêcher, le Père Eymard a coutume de se préparer devant le Saint-Sacrement exposé. L'Hostie, voilà le vrai foyer de sa prédication. «Il est bon de s'entretenir avec Jésus, rappelle le Saint-Père, et, penchés sur sa poitrine comme le disciple bien-aimé (cf. Jn 13, 25), d'être touchés par l'amour infini de son coeur. Si, à notre époque, le christianisme doit se distinguer surtout par «l'art de la prière», comment ne pas ressentir le besoin renouvelé de demeurer longuement en conversation spirituelle, en adoration silencieuse, en attitude d'amour, devant le Christ présent dans le Saint-Sacrement? Bien des fois, chers frères et soeurs, j'ai fait cette expérience et j'en ai reçu force, consolation et soutien!» (EE, n. 25).
Le Père Eymard affirme: «Au témoignage de la Parole de Jésus-Christ, l'Église ajoute celui de son exemple, de sa foi pratique. Ces splendides basiliques sont l'expression de sa foi envers le Très Saint-Sacrement. Elle n'a pas voulu bâtir des tombeaux mais des temples, mais un ciel sur la terre, où son Sauveur, son Dieu, trouve un trône digne de Lui. Par une attention jalouse, l'Église a réglé jusqu'aux moindres détails le culte de l'Eucharistie; elle ne se décharge sur personne du soin d'honorer son Époux divin: c'est que tout est grand, tout est important, tout est divin quand il s'agit de Jésus-Christ présent. Elle veut que tout ce qu'il y a de plus pur dans la nature, de plus précieux dans le monde, soit consacré au service royal de Jésus». Et il conseille: «Après être entrés (dans une église), restez un moment en repos; le silence est la plus grande marque de respect; et la première disposition à la prière, c'est le respect. La plupart de nos sécheresses dans la prière et de nos indévotions viennent de ce que nous avons manqué de respect à Notre-Seigneur en entrant, ou de ce que nous nous tenons irrespectueusement». Dans le même esprit, le Saint-Père lance un vigoureux appel «pour que, dans la célébration eucharistique, les normes liturgiques soient observées avec une grande fidélité... Le prêtre qui célèbre fidèlement la Messe selon les normes liturgiques, et la communauté qui s'y conforme, manifestent, de manière silencieuse mais éloquente, leur amour pour l'Église» (EE, n. 52).
Le sacrifice décisif
En union avec le sacrifice du Christ, le Père Eymard accepte son élection à vie comme Supérieur général des Prêtres du Saint-Sacrement, alors qu'il espérait redevenir simple religieux. Dans le même temps, il assiste à la démolition de sa maison de Paris, qui doit céder la place au percement d'un nouveau boulevard. De plus, le 11 juin 1867, le Père de Cuers, son ami le plus ancien et le plus sûr, demande à Rome la relève de ses voeux, pour établir un institut d'ermites eucharistiques. Le Père Eymard en est atterré. Cependant, il apprend, par une révélation, que ce Père reviendra dans sa Congrégation; mais il ne verra pas ce retour de son vivant. Dans ses souffrances, la douceur demeure sa vertu préférée. Il ne l'a pourtant pas trouvée toute faite à sa naissance. Un frère de sa Congrégation rendra ce témoignage: «C'était un homme très énergique et d'une angélique douceur avec un caractère vif-argent». Lui-même avoue qu'il se sait très impatient.
Sur son coeur
La canonisation de Pierre-Julien Eymard a bénéficié d'une solennité peu ordinaire dans l'histoire de l'Église. Le lendemain de la clôture de la 1ère session du concile Vatican II, le 9 décembre 1962, Jean XXIII, en présence de 1500 Pères conciliaires, l'inscrivait au catalogue des Saints. Dans son homélie, le Pape disait: «Ce petit enfant de cinq ans qu'on trouva sur l'autel, le front appuyé à la porte du tabernacle, c'est le même qui, en son temps, fondera la Société des Prêtres du Saint-Sacrement, ainsi que les Servantes du Saint-Sacrement, et fera rayonner en d'innombrables phalanges de Prêtres-Adorateurs son amour et sa tendresse pour le Christ vivant dans l'Eucharistie... Saint Pierre-Julien Eymard propose la Très Sainte Vierge Marie comme modèle des adorateurs, en l'invoquant sous le nom de «Notre-Dame du Saint-Sacrement»... Oui, chers fils, honorez et fêtez avec Nous, celui qui fut un si parfait adorateur du Saint-Sacrement; et, à son exemple, placez toujours au centre de vos pensées, de vos affections, des entreprises de votre zèle, cette source incomparable de toute grâce: le Mysterium fidei, qui cache sous ses voiles l'Auteur même de la grâce, Jésus, le Verbe incarné».
Aujourd'hui, les religieux du Saint-Sacrement sont environ un millier, répartis en 140 maisons à travers 18 nations. Les Servantes du Saint-Sacrement (près de 300 religieuses) ont des maisons en France, en Belgique et aux États-Unis.
Saint Pierre-Julien Eymard, apprenez-nous à rendre souvent visite à Notre-Seigneur présent au Tabernacle, obtenez-nous de traverser en paix les orages de cette vie, et de voir face à face, dans le Paradis, notre Jésus tant aimé.