Les archives

Saint Bernard de Clairvaux

30 novembre 2022

Saint Bernard de Clairvaux

Bien cher Ami de l'Abbaye Saint-Joseph

«Le partage est inégal : vous choisissez le Ciel et vous me laissez la terre ! » lance Nivard, le benjamin de la famille, à ses frères qui, menés par le futur saint Bernard de Clairvaux, partent, en 1112, pour l’abbaye de Cîteaux. Ils lui ont expliqué : « Nous entrons au monastère… Un jour, tu hériteras du titre et de toutes les possessions de la famille ! » Quelques années plus tard pourtant, Nivard, lui aussi, se fera moine. Il rejoindra son frère, Bernard, qui deviendra une lumière pour l’Église. Le Pape Pie XII dira de celui-ci que sa manière d’écrire, « vive, brillante, coulante, nuancée par l’éclat des sentences, répand tant de suavité et de douceur qu’elle attire, charme et élève l’esprit du lecteur. Elle excite la piété, la nourrit et la façonne. Elle pousse l’intelligence à poursuivre non les biens caducs et passagers, mais ceux qui sont vrais, sûrs et qui demeurent » (encyclique Doctor mellifluus, 24 mai 1953, n° 7).

Né en 1090, au château de Fontaine-les-Dijon, dans une famille noble de Bourgogne, Bernard est le troisième de sept enfants, six garçons et une fille. Son père, Tescelin, seigneur de Fontaine, est vassal du duc de Bourgogne ; sa mère, la bienheureuse Aleth de Montbard, est apparentée aux ducs de Bourgogne. Vers 1100, Bernard est mis à l’école canoniale de Saint-Vorles à Châtillon-sur-Seine, où il acquiert une bonne connaissance de la Bible, des Pères de l’Église et de divers auteurs latins : Horace, Cicéron, Virgile, Sénèque…

Une réforme difficile

À l’âge d’environ seize ans, Bernard est vivement affecté par la mort de sa mère. Il mène alors une existence mondaine, mais perçoit bientôt l’appel à la vie religieuse. Dans sa vingt-deuxième année, il se décide à rejoindre la jeune communauté de l’abbaye de Cîteaux, à 30 km au sud de Dijon. Ce monastère avait été fondé en 1098 par saint Robert et quelques compagnons, venus de l’abbaye de Molesme. Leur projet était de revenir à la lettre de la Règle de saint Benoît en insistant sur l’équilibre de vie propre à cette Règle, la pauvreté, le travail manuel et la vie commune. Peu de temps après, saint Robert a dû retourner à Molesme, et la mort a emporté son successeur, saint Albéric. Saint Étienne Harding, troisième abbé, gouverne Cîteaux depuis janvier 1108, sans qu’aucune vocation n’ait été accueillie. Lorsqu’il s’y présente, en 1112, Bernard est accompagné d’une trentaine de jeunes nobles, dont trois de ses frères.

Malgré la noblesse de son origine, Bernard participe à toutes les activités des moines, même les plus manuelles, mais son manque d’expérience et sa santé y font parfois obstacle. Il s’adonne aussi à l’étude de la Sainte Écriture et des Pères de l’Église. En 1114, il prononce les vœux monastiques. Depuis son arrivée les vocations ont afflué à Cîteaux. Dès 1113, l’abbaye a pu faire une fondation à La Ferté, puis à Pontigny en 1114. En 1115, Étienne Harding, envoie Bernard, à la tête d’un groupe de douze moines, fonder un nouveau monastère en Champagne, qu’on appellera « clara vallis » (claire vallée), nom qui deviendra « Clairvaux ». Bernard, que l’évêque de Chalons, Guillaume de Champeaux, ordonne bientôt prêtre, en sera l’abbé jusqu’à sa mort. La même année, Cîteaux essaime aussi à Morimond.

Les débuts de Clairvaux ne sont pas simples : d’une part, la discipline imposée par le jeune abbé est très austère, car il poursuit un idéal ascétique qui n’est pas à la portée de tous ; peu à peu, Bernard prendra la juste mesure de ses limites et de celles de ses frères. D’autre part, les ressources de la communauté sont insuffisantes. Les moines mangent du pain noir et de la soupe de feuilles de hêtre. Un jour, Bernard interroge son frère Gérard, qui fait fonction d’économe, sur la somme d’argent nécessaire pour les besoins de la communauté. « Douze livres », répond celui-ci ; or, ils n’ont rien… À l’invitation de l’abbé, tous se mettent en prière. Peu après, une femme se présente : « Je voudrais, demande-t-elle, que vous priiez pour mon mari qui est mourant ; voici douze livres. » Lorsqu’elle rentre chez elle, son mari est guéri. L’abbé, qui fera de très nombreux autres miracles, est bientôt connu comme thaumaturge, et beaucoup viennent le voir.

Bernard attire toute sa famille : son père, Tescelin, et ses deux autres frères se feront moines à Clairvaux. Un jour, sa sœur, Ombeline, le visite, avec tous ses atours de jeune femme noble accompagnée de ses suivantes ; l’abbé refuse de la voir, prétextant qu’il ne la connaît pas. Cet affront pousse Ombeline à réfléchir : elle change de vie, puis entre au prieuré des Bénédictines de Jully-les-Nonnains.

En 1119, Bernard participe au premier chapitre général des Cisterciens qui donne sa forme définitive à l’Ordre en adoptant la « Charte de charité » rédigée par saint Étienne Harding. Ce document définit l’organisation interne des Cisterciens, afin de sceller l’unité entre les abbayes. Bernard fondera jusqu’à soixante-douze monastères dans toute l’Europe. En 1153, à sa mort, cent soixante abbayes, pépinières de saints, seront issues de Clairvaux.

L’austérité cistercienne

Dès le début de son abbatiat, Bernard rédige des traités, des opuscules, des homélies, émaillés de citations de l’Écriture. Il se penche avec prédilection sur le Cantique des cantiques et sur les œuvres de saint Augustin. Ainsi certains ont-ils vu en lui le dernier Père de l’Église. À l’austérité cistercienne, Bernard ajoute le souci d’éviter tout ce qui peut sembler un divertissement pour l’esprit. Les moines de Cluny prônaient la beauté comme un encouragement à la prière. Ils usaient d’ornements liturgiques riches, de belles sculptures et de vitraux resplendissants, véritable catéchèse en images, dans leurs vastes églises. Dans son Apologie à Guillaume de Saint-Thierry (vers 1123-1125), Bernard défend avec énergie la réforme cistercienne contre les Clunisiens. Il considère que les riches décorations sont de nature à détourner l’esprit du moine de la méditation des réalités divines. Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, répondra fortement aux critiques de Bernard pour justifier la pratique de Cluny, dénonçant l’orgueil des nouveaux moines. Malgré leurs différends, les deux hommes se lient d’amitié.

Les manières de voir de Bernard et de Pierre le Vénérable étaient divergentes mais, comme l’affirme Notre-Seigneur, il y a de nombreuses demeures dans la maison du Père (Jn 14, 2). L’Évangile rapporte qu’une femme versa sur la tête de Jésus un parfum très précieux et que les disciples en furent indignés (Mt 26, 7s). En commentant cet épisode, saint Jean-Paul II faisait remarquer que, comme cette femme, l’Église n’a jamais craint d’être magnifique dans le culte de son Seigneur, et n’a jamais regardé la noblesse et la beauté des objets ou des vêtements liturgiques comme un gaspillage (cf. Cardinal Robert Sarah, Catéchisme de la vie spirituelle, p. 83).

La sollicitude de Bernard pour la sanctification du clergé et des fidèles le pousse à écrire de nombreuses lettres, notamment aux évêques, pour les inciter à une réforme de la discipline. Lui-même, depuis son noviciat, mène une vie marquée de pénitence. Ses mortifications vont jusqu’à mettre sa santé en danger, provoquant des maux d’estomac qui l’affligeront toute sa vie. Guillaume de Champeaux n’ayant pas réussi à le convaincre de se modérer, obtient que Bernard lui soit confié pour un an. Il fait construire pour lui une modeste habitation hors clôture, et lui interdit d’appliquer les articles de la Règle concernant le jeûne. Malgré ces mesures, la santé de l’abbé ne s’améliore guère. Le bienheureux Guillaume, abbé de l’abbaye clunisienne de Saint-Thierry, près de Reims, vient lui rendre de fréquentes visites ; séduit par le charisme de Bernard, il obtiendra de ses supérieurs, mais contre l’avis de ce dernier, de se faire cistercien en 1135.

Lire Jésus, entendre Jésus

Mélange de douceur, de tendresse et de passion, de fougue et de sensibilité, celui-ci attire les jeunes. Par son exemple et ses paroles, il ramène une multitude de pécheurs sur le droit chemin de la vie spirituelle, et guide de nombreuses âmes vers la sainteté. « Nous enseignons, écrit-il, que toute âme, même chargée de péchés, prise au filet des vices, séduite par leurs appâts, captive et exilée, prisonnière de son corps, toute âme, dis-je, ainsi reconnue coupable et désespérée, nous enseignons qu’elle peut découvrir en soi ce qui lui permettra non seulement de respirer dans l’espoir du pardon, dans l’espoir de la miséricorde, mais encore d’oser aspirer aux noces du Verbe, de ne pas craindre de contracter un lien de société avec Dieu » (Sur le Cantique, sermon 83, 1). L’amour de Bernard pour Jésus est intense. « Lorsque tu écris, je n’y prends pas goût si je n’y lis pas Jésus ; lorsque tu discutes, ou que tu discours, je n’y trouve aucun intérêt, si je n’y entends Jésus ; Jésus, c’est du miel pour ma bouche, une mélodie pour mes oreilles, une jubilation pour mon cœur. Mais c’est aussi un remède. L’un de vous est-il triste ? Que Jésus vienne à son cœur et de là à ses lèvres… Rien mieux que ce nom ne comprime l’emportement de la colère, n’apaise l’enflure de l’orgueil, ne guérit la blessure de l’envie » (Sur le Cantique, sermon 15, 6).

Son affection pour la Sainte Vierge, à qui toutes les églises cisterciennes sont dédiées, est intense. À l’entrée du domaine de Tre Fontane, près de Rome, où l’apôtre saint Paul a été martyrisé et où Bernard a fondé un monastère, se trouve une image de la Sainte Vierge que Bernard salue d’un Ave Maria à chaque passage. Un jour, la Vierge lui répond par un “Ave Bernarde” ; les deux parties de cet émouvant dialogue ont été gravées dans la pierre. Une tradition attribue à Bernard les dernières invocations du Salve Regina : O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria.

En dépit de son désir de vivre loin du monde, Bernard est sollicité par d’autres abbés, des dignitaires de l’Église, des souverains, des nobles pour obtenir de lui des conseils, la solution de conflits. Il lui faut sillonner les routes d’Europe. Une partie du clergé considère pourtant qu’un moine ne doit pas s’ingérer dans les affaires temporelles. Lui cependant écrit : « Je considère que rien de ce qui concerne Dieu ne m’est étranger » (Lettre au cardinal Aymeric, 20) ; et, au roi de France : « Nous, fils de l’Église… nous nous lèverons, et nous combattrons pour notre Mère (l’Église), s’il le faut jusqu’à la mort, avec les armes qui conviennent ; pas avec le bouclier et l’épée, mais par la prière et l’imploration de Dieu » (Lettre 221, 3). Bernard tient en grande vénération le siège de saint Pierre. En 1145, un religieux cistercien originaire de Pise, et son disciple, sera élu Pape sous le nom d’Eugène III ; Bernard lui prodiguera de nombreux conseils. Il ira aussi jusqu’à reprendre les Souverains Pontifes ou les princes, quand il jugera nécessaire, mais en tempérant sa vivacité naturelle par un ton marqué d’humilité. Lorsque le roi Louis VI cherche à déposer l’archevêque de Sens, il le traite pourtant de “nouvel Hérode”.

Reconnaître le vrai Pape

En 1130, après la mort d’Honorius II, deux groupes différents de cardinaux élisent chacun un Pape : le cardinal Aimeric, qui prend le nom d’Innocent II, le cardinal Pierleone, qui prend celui d’Anaclet II. Ce dernier reçoit le soutien de Roger II, duc des Pouilles et de Calabre. En France, Louis VI convoque un synode à Étampes et demande à Bernard d’y participer. Celui-ci se déclare en faveur d’Innocent II qu’il juge plus apte, plus saint, et élu par le groupe le plus sain des cardinaux. Le roi de France et son clergé reconnaissent alors Innocent II, qui se réfugie en France, la ville de Rome étant sous le contrôle des partisans d’Anaclet. L’empereur germanique Lothaire III reconnaît à son tour Innocent II, et conduit une expédition pour l’installer à Rome, en 1133. Bernard les y accompagne. Innocent II réunit un concile à Pise en 1134. Bernard y prononce un discours ardent. Il négocie ensuite le ralliement de la ville de Milan au Pape ; son succès est tel que magistrats, clergé et peuple veulent faire de lui leur archevêque, mais il refuse. Plusieurs miracles qu’il opère consolident l’union rétablie. En 1137, Bernard essaie en vain de ramener Roger II à la raison et de lui faire abandonner l’antipape. Il faudra attendre la mort d’Anaclet, en janvier 1138, pour que le deuxième concile œcuménique du Latran, convoqué par Innocent II, mette définitivement fin au schisme.

Bernard s’engage aussi dans des débats théologiques. Il écrit : « Dieu est sagesse et veut être aimé non seulement avec douceur mais avec sagesse. Bien plus, l’esprit d’erreur gâchera tout zèle si tu négliges la science. Et l’ennemi trompeur n’a pas de moyen plus efficace pour enlever l’amour du cœur de l’homme, que de réussir à le faire marcher dans l’amour, sans précaution et sans être guidé par la raison » (Sur le Cantique, sermon 19, 7). Pour Bernard, écrira Pie XII, « la science n’est pas un but dernier, mais plutôt un chemin qui conduit à Dieu ; ce n’est pas une chose froide sur laquelle s’attarde vainement l’esprit… mais c’est une chose mue par l’amour, poussée et dirigée par lui. Et c’est pourquoi saint Bernard pénétré de cette sagesse, par la méditation, la contemplation et l’amour, est arrivé au plus haut sommet de la discipline mystique » (Doctor mellifluus., n° 6). Bernard s’oppose notamment à Abélard (1079-1142). Esprit brillant, ce docteur a reçu en 1114 la régence de l’école cathédrale de Paris, et sa réputation est devenue prodigieuse. Cependant son enseignement est entaché d’erreurs. Bernard les fera condamner dans un concile tenu à Sens (1140). Accueilli à Cluny par Pierre le Vénérable, Abélard, y mourra, réconcilié avec l’Église et avec Bernard.

À la fin du xie siècle, la première croisade avait eu pour but de libérer le tombeau du Christ à Jérusalem et d’obtenir la liberté de circuler, pour les pèlerins chrétiens. Après la croisade, certains chrétiens sont restés sur place, fondant des États, dont le comté d’Édesse. La chute de ce comté, repris par les musulmans en 1146, met en péril le royaume franc de Jérusalem, et occasionne la deuxième croisade, que le Pape Eugène III demande à Bernard de prêcher. Celui-ci prend la parole le jour de Pâques, 31 mars 1146, devant une foule réunie au pied de la colline de Vézelay. Il invite les chevaliers à l’humilité, à l’obéissance et au sacrifice. Il prêche aussi à Spire (actuellement en Allemagne). Finalement, le roi de France Louis VII et l’empereur Conrad III partent à la croisade. Mais celle-ci se solde par un échec. Tous en font retomber la responsabilité sur Bernard, alors que les vraies causes sont à chercher dans la désunion et l’esprit mondain des croisés. Bernard supporte patiemment ces critiques ; soumis au Pape, il accepte pourtant de travailler à lancer une troisième croisade, qui, en fait, ne partira pas.

Sans orgueil ni haine

Un des obstacles au maintien des chrétiens en Orient se trouvait dans le caractère provisoire de la présence des chevaliers : le temps du service de leur suzerain étant écoulé, ils quittaient la Terre Sainte et rentraient chez eux. Les Sarrasins en profitaient pour reprendre leurs positions. Pour pallier à ce grave inconvénient, neuf chevaliers, dont André de Montbard, oncle de Bernard, ont fondé, en 1129, un Ordre de “religieux soldats”, qui deviendra l’Ordre du Temple. Les Templiers demandèrent à Bernard de leur rédiger une règle, adaptation de la règle de saint Benoît. Les débuts de l’Ordre furent aussi héroïques que profitables à la cause des croisés. En 1130, Bernard a adressé une lettre aux chevaliers du Temple. Il rappelait que le templier est un combattant discipliné, sans orgueil ni haine.

L’hérésie cathare faisant de grand progrès dans le sud de la France, Bernard intervient pour réfuter ces doctrines erronées : notamment l’existence de deux dieux, l’un créateur de l’esprit, et l’autre, mauvais, auteur de la matière. En 1145, il accompagne en Languedoc Albéric d’Ostie, légat du Pape Eugène III, et prêche dans cette région, mais sans succès. Il faudra attendre l’apostolat de saint Dominique et des Frères Prêcheurs pour que l’hérésie soit vaincue en profondeur.

Voulant expliquer le mystère de la Trinité par des raisonnements humains, Gilbert de la Porrée (1076-1154), évêque de Poitiers, avait fini par tomber dans de graves erreurs. Il opérait une distinction artificielle entre Dieu et la divinité. Pour l’aider àe revenir à la vérité, ses archidiacres s’adressent au Pape Eugène III qui défère la question à un concile tenu à Reims, en 1148, auquel il assiste lui-même ; Bernard y porte une accusation formelle d’hérésie contre Gilbert de la Porrée. Les thèses de l’évêque sont condamnées et celui-ci se rétracte publiquement.

En 1152, Bernard tombe gravement malade. Tous pensent que sa fin est proche. Mais l’évêque de Metz lui demande instamment d’intervenir dans son diocèse où sévit la guerre civile. Ému de compassion, le moribond se lève et part, puis, mission accomplie, regagne son abbaye, mais il est épuisé. Ses moines, groupés autour de son lit, le supplient de ne pas les abandonner. « Je ne sais auquel des deux il faut me rendre, répond-il, ou à l’amour de mes enfants qui me pressent de rester ici-bas, ou à l’amour de mon Dieu qui m’attire en haut… » Ce sont ses dernières paroles, ce 20 août 1153, jour où il rend son âme à Dieu, à l’âge de soixante-trois ans. Canonisé en 1174 par Alexandre III, Bernard de Clairvaux a été déclaré Docteur de l’Église par Pie VIII en 1830.

“Regarde l’étoile”

Saint Bernard a magnifiquement chanté les louanges de Marie dans une homélie devenue célèbre où il dit : « Ô toi qui flottes sur les eaux agitées de la vaste mer… regarde cette étoile, fixe tes yeux sur elle, et tu ne seras point englouti par les flots. Quand les fureurs de la tentation se déchaîneront contre toi, quand tu seras assailli par les tribulations et poussé vers les écueils, regarde Marie, invoque Marie. Quand tu gémiras dans la tourmente de l’orgueil, de l’ambition, de la médisance, et de l’envie, lève les yeux vers l’étoile, invoque Marie. Si la colère ou l’avarice, si les tentations de la chair assaillent ton esquif, regarde Marie. Si, accablé par l’énormité de tes crimes, confus des plaies hideuses de ton cœur, épouvanté par la crainte des jugements de Dieu, tu te sens entraîné dans le gouffre de la tristesse et sur le bord de l’abîme du désespoir, un cri à Marie, un regard à Marie… Que ce doux nom ne soit jamais loin de ta bouche, jamais loin de ton cœur… En suivant Marie, on ne s’égare point, en priant Marie, on ne craint pas le désespoir, en pensant à Marie, on ne se trompe point ; si elle te tient par la main, tu ne tomberas point, si elle te protège, tu n’auras rien à craindre, si elle te conduit, tu ne connaîtras point la fatigue, et si elle t’est favorable, tu es sûr d’arriver. » (Deuxième homélie sur le Missus est, n° 17).

« La raison d’aimer Dieu, affirme saint Bernard, c’est Dieu même ; la mesure, c’est de l’aimer sans mesure » (Traité de l’amour de Dieu, c. 50). « Même si tous ne peuvent pas atteindre au sommet de la contemplation dont parle Bernard, écrit le Pape Pie XII, même si tous ne peuvent pas s’unir si intimement à Dieu qu’ils se sentent unis au Souverain Bien par les liens d’un mariage céleste, tous cependant peuvent et doivent de la même manière élever leur âme de ces réalités terrestres à celles du ciel et aimer d’une volonté très active le Suprême Dispensateur de tous les biens. » De plus, « chaque fois que nous ne répondons pas par notre amour à son amour et que nous ne reconnaissons pas avec respect sa paternité divine, les liens de l’amour fraternel se dissolvent misérablement ; et les discordes, les oppositions, les inimitiés font malheureusement irruption ; elles peuvent en arriver au point de miner et de renverser les fondements de la communauté humaine. » (Doctor mellifluus, 12, 13).

Le Pape Pie XII affirme que les œuvres de saint Bernard, le docteur “mellifluus” (celui dont découle le miel) « doivent être méditées d’un esprit attentif : de leurs sentences – qui d’ailleurs découlent de l’Évangile – une force nouvelle et surnaturelle peut se répandre, tant pour la vie privée de chacun que pour la société humaine, une force qui régirait les mœurs des citoyens et les rendrait conformes aux préceptes chrétiens ; si bien qu’elle pourrait offrir des remèdes opportuns à des maux si nombreux et si grands qui troublent et affligent la société. » Puisons une force surnaturelle renouvelée dans les œuvres de saint Bernard, en suivant ce précieux conseil de Pie XII !

Pour publier la lettre de l’Abbaye Saint-Joseph de Clairval dans une revue, journal, etc. ou pour la mettre sur un site internet ou une home page, une autorisation est nécessaire. Elle doit nous être demandée par email ou à travers https://www.clairval.com.

Lire la suite

Sainte Narcisa de Jésus

Lettre du 28 octobre 2022,

Sainte Narcisa de Jésus

Bien cher Ami de l'Abbaye Saint-Joseph

«Les saints sont l’expression et les fruits les plus élevés de l’identité chrétienne de l’Amérique. En eux, la rencontre avec le Christ vivant est si profonde et si engagée qu’elle devient un feu qui les consume totalement et les pousse à construire son Règne », écrivait saint Jean-Paul II dans l’exhortation apostolique Ecclesia in America (22 janvier 1999, n° 15). Ce feu brûlait dans le cœur de sainte Narcisa de Jésus, la “Niña Narcisa” de l’Équateur.

Narcisa de Jésus Martillo Morán est née en 1832, à la ferme de Nobol, dans le hameau de San José ; situé sur le littoral équatorien, dans la région de Daule, ce lieu fait partie de l’archidiocèse de Guayaquil. Elle est la sixième d’une fratrie de neuf enfants. Son père et sa mère, Pedro et Josefa, propriétaires terriens analphabètes, sont doués d’une vive intelligence ; leur travail assidu leur procure de grands biens. Narcisa de Jésus apprend les premiers rudiments du catéchisme avec beaucoup de facilité. Elle se distingue par son amour envers Dieu, qu’elle perçoit dans la nature, et envers la Bienheureuse Vierge Marie. Sa mère décède alors qu’elle n’a que six ans. Avec l’aide d’un enseignant forain et de l’une de ses grandes sœurs, elle s’initie à la lecture, l’écriture, la cuisine et la couture, art dans lequel elle parvient à une réelle maîtrise. Elle possède aussi un talent pour la musique et joue de la guitare. Dans cette famille rurale et patriarcale, on apprend à travailler et à prier ensemble : la prière du soir en commun n’est jamais omise.

Des prêtres experts et bons

Le 16 septembre 1839, Narcisa de Jésus reçoit la Confirmation. « En recevant ce sacrement, elle ressentit clairement dans son cœur l’appel à vivre une vie de sainteté et de dévouement à Dieu. Pour soutenir avec docilité l’action de l’Esprit Saint dans son âme, elle chercha toujours le conseil de prêtres experts et bons, considérant la direction spirituelle comme l’un des moyens les plus efficaces pour parvenir à la sainteté » (Benoît XVI, Homélie pour la canonisation, 12 octobre 2008). Son âme d’artiste est douce et délicate, mais loin de se complaire égoïstement dans ses talents, elle cherche à aider les autres. Son activité préférée est le chant religieux accompagné de la guitare, en particulier les poèmes de sainte Thérèse d’Avila mis en musique, ou encore la récitation des Ave Maria du Rosaire. Le matin, elle se lève avant les autres pour se livrer à la prière et à l’oraison. Le recueillement lui est facile et elle s’applique à rester en présence de Dieu, sans pourtant devenir misanthrope.

« Rappelez le plus souvent que vous pourrez dans votre journée, votre esprit en la présence de Dieu, conseille saint François de Sales… Regardez ce que Dieu fait et ce que vous faites ; vous verrez ses yeux tournés de votre côté et perpétuellement fixés sur vous par un amour incomparable… » (Introduction à la vie dévote, II, 12). Dans sa Règle, saint Benoît écrit : « L’homme doit être persuadé que Dieu le considère du haut du Ciel continuellement et qu’en tout lieu ses actions se passent sous les yeux de sa divinité… Le Seigneur regarde constamment les enfants des hommes, afin de voir s’il est quelqu’un qui ait l’intelligence et qui cherche Dieu » (ch. 7, 1er degré d’humilité).

Très tôt, Narcisa de Jésus est gratifiée de grâces mystiques mais aussi affectée de souffrances. Le curé du lieu est son premier guide spirituel. Dans le cours de la journée, son goût pour l’oraison ne peut se satisfaire qu’à l’occasion des précieux petits moments que lui laissent ses tâches. Elle fuit certaines réunions festives ou sociales et spécialement les bals et les danses ; ses frères et parents ne comprennent pas cette attitude, et ils l’appellent la “montubia”, la “sauvage”, terme plutôt péjoratif. Elle aide pourtant sa famille à préparer les fêtes, puis s’éclipse discrètement dès que les invités commencent à arriver. Elle se retire alors sous un arbre fruitier pour prier, à un endroit qui est devenu, depuis, un lieu de pèlerinage.

La participation aux fêtes est, certes, normale, et peut devenir vertueuse si elle est faite par amour de Dieu et du prochain. Mais chez Narcisa de Jésus, la fuite de ces fêtes, venait d’une inspiration spéciale du Saint-Esprit. En effet, Dieu attire certaines âmes dans la solitude, selon cette parole du prophète Osée : Je la conduirai au désert, et je lui parlerai au cœur (2, 16). Aussi, lorsqu’elle est là en oraison, Narcisa de Jésus perd la notion du temps et rien ne peut la déranger ; elle ne se rend même pas compte des pluies diluviennes qui parfois s’abattent sur le pays. Un jour de fort orage, don Pedro, son père, envoie des hommes la chercher. Ils reviennent trempés, mais bredouilles. À son tour, Narcisa de Jésus arrive, les vêtements absolument secs…

Associée au Sacrifice rédempteur

Narcisa de Jésus se sent appelée par Dieu à faire pénitence pour le monde qui ne le fait pas. Lorsqu’on essaie de la convaincre de mitiger ses nombreuses pénitences, elle répond : « Je suis venue au monde pour souffrir », c’est-à-dire pour prouver à Dieu mon amour en communiant aux souffrances du Christ.

En effet, « Jésus a librement offert sa vie en sacrifice d’expiation, c’est-à-dire qu’il a réparé nos fautes par la pleine obéissance de son amour jusqu’à la mort, enseigne le Compendium du Catéchisme de l’Église catholique. Cet amour jusqu’au bout (Jn 13, 1) du Fils de Dieu réconcilie toute l’humanité avec le Père… En demandant à ses disciples de prendre leur croix et de le suivre, Jésus veut associer à son sacrifice rédempteur ceux-là mêmes qui en sont les premiers bénéficiaires » (nos 122 et 123).

À la suite de Mariana de Jésus de Paredes (ermite appelée le “Lys de Quito”– 1618-1645–, qui sera canonisée en 1950), Narcisa de Jésus a perçu l’appel de Dieu à s’associer spécialement, comme victime, au sacrifice rédempteur de Jésus, pour elle-même et pour le salut de tous. Toutefois, la vie pénitente de cette belle jeune fille aux yeux bleus, grande, forte et agile, ne la rend pas triste mais aimable et heureuse ; son caractère doux et paisible la rend extrêmement bonne et obéissante, généreuse, compatissante envers les pauvres. Elle vit et travaille comme toutes les autres jeunes femmes de la campagne, accomplissant ses tâches par amour pour Dieu et avec une grande abnégation. En plus des tâches domestiques, Narcisa de Jésus exerce le métier de couturière. Sa bonté la fait aimer de tous, chez elle comme dans le voisinage. Lorsqu’il s’agit d’aider quelqu’un, elle est toujours disponible. Excellente catéchiste, elle ne peut se passer de communiquer le feu de l’amour divin. Une image miraculeuse locale, représentant le Christ en Croix, et source de nombreuses grâces, le “Seigneur des Miracles”, l’inspire spécialement. À la mort de son père en 1851 ou 1852, sa peine est profonde. Elle a vingt ans lorsque le Seigneur l’invite à aller vivre à Guayaquil. Quitter le contexte familial et partir vers l’inconnu, lui sont très douloureux.

Une femme cultivée de la haute bourgeoisie, MmeSilvana Gellibert, qui réside à Guayaquil près de la cathédrale, possède une propriété rurale à proximité de la ferme des Martillo. D’une grande piété, elle a lié une profonde amitié spirituelle avec Narcisa de Jésus qu’elle emmène dans la grande ville. Principal port de l’Équateur, Guayaquil est devenu évêché en 1838, mais son siège est alors vacant depuis plusieurs mois. Les 55km qui séparent la région de Daule du grand port sont parcourus par eau à bord d’un petit navire à vapeur. Au premier contact avec la ville et son agitation, Narcisa de Jésus est désorientée. Mais sa vie intérieure intense l’aide bientôt à s’adapter. Elle souhaite de tout son cœur passer inaperçue, occuper une place très humble. On la loge dans une petite pièce d’un grenier, avec un hamac pour lit. Désormais, elle peut aller à la Messe chaque jour et recevoir fréquemment les sacrements. Parmi les prêtres du lieu, la jeune fille remarque particulièrement le chanoine Luis de Tola, recteur du séminaire diocésain et futur évêque, qui est venu plusieurs fois dans la région de Daule. Ce prêtre devient son premier directeur spirituel, et Narcisa de Jésus se montre d’une grande docilité à ses instructions. Son premier soin est de dissiper les craintes de la jeune femme, car il discerne dans ses voies spirituelles l’œuvre du Saint-Esprit. Bientôt toutefois, le chanoine Tola associe à la direction de cette pénitente peu ordinaire le chanoine José Tomás de Aguirre, lui aussi futur évêque de la ville portuaire. Chaque jour, Narcisa de Jésus récite en privé le petit Office de la Sainte Vierge et se joint à certaines parties du grand Office célébré par les chanoines de la cathédrale. Le soir, elle récite le chapelet avec la famille Gellibert, puis s’éclipse discrètement dans son grenier, alors que tous restent pour la veillée.

La mode de Paris

Son occupation habituelle reste la couture. À l’époque il n’existe pas de machine à coudre à Guayaquil, et la confection des habits exige un travail considérable. La première cliente de Narcisa de Jésus est son hôtesse, doña Silvana ; mais sa réputation de couturière se diffuse rapidement et les commandes affluent. On lui demande même des vêtements de haute couture inspirés par la mode de Paris. Dans son travail, elle s’efforce d’appliquer le conseil de sainte Thérèse d’Avila : « Faites que chaque point (de couture) soit un acte d’amour. » Mais en même temps elle augmente ses pénitences, autant que son directeur le lui permet, pour se conformer davantage au Christ dans sa Passion. Son alimentation est très réduite. Elle se dévoue, de plus, au soin des malades avec beaucoup de délicatesse et d’amour. Aussi est-elle bientôt aimée, tant dans la maison de son hôtesse que dans le quartier.

Cette popularité toutefois va à l’encontre de son désir de passer inaperçue, et elle cherche un autre lieu d’habitation. Doña Silvana la laisse partir à regret. Narcisa de Jésus trouve un emploi dans la grande maison patriarcale du colonel Camille Landin. On lui propose une belle chambre au premier étage, mais elle refuse et se loge dans un débarras, sous les combles. Elle exerce son métier de couturière aussi bien pour les habits modestes des serviteurs que pour les belles robes de gala de la maîtresse de maison, doña Carmen. Celle-ci, toutefois, n’est pas facile à satisfaire, et lorsqu’une robe ne convient pas entièrement à son goût, elle n’hésite pas à le faire savoir. La journée de Narcisa de Jésus est rythmée par les cloches de l’église Saint-François des Franciscains, de l’autre côté de la rue. Elle y entre pour la première Messe, en semaine à cinq heures, et le dimanche à quatre heures. À l’imitation de sainte Mariana de Jésus, elle se procure une grande croix avec des clous en protubérance. Elle met ses bras dans des anneaux fixés sur la partie horizontale, et prie ainsi longuement pour mieux ressembler au Christ. « Dans son amour passionné pour Jésus, qui la mena à entreprendre un chemin d’intense prière et de mortification, et à s’identifier toujours davantage au mystère de la Croix, Narcisa de Jésus nous offre un témoignage fascinant et l’exemple parfait d’une vie totalement dédiée à Dieu et à ses frères » (Benoît XVI, homélie de canonisation).

Autorité morale

Bientôt sa sainte vie lui vaut respect et amour de la part de tous. Elle jouit même, malgré son humilité, d’une certaine autorité morale vis-à-vis de doña Carmen : les serviteurs pris en faute cherchent souvent refuge auprès de Narcisa de Jésus pour obtenir miséricorde. Au bout d’un an et demi, après avoir consulté son directeur, elle estime qu’il lui faut à nouveau déménager. Elle trouve une pièce incommode et humide dans la maison de la veuve María Orias. À cette époque, semble-t-il, se manifestent les premières attaques ouvertes du démon contre elle. En 1859, le chanoine Tola entreprend un long voyage jusqu’à Lima, au Pérou, pour soigner sa santé déficiente. Narcisa de Jésus ressent douloureusement l’absence de son directeur spirituel. Avant de partir, il l’a confiée à un jeune mais excellent prêtre, don José Millán, qui complète sa formation et la confirme dans la voie spirituelle où elle avance. Don José la met en relation avec une demoiselle de la haute société, Mercedes Molina, qui a renoncé à tout afin de vivre uniquement pour Jésus (elle fondera un ordre religieux, et sera béatifiée par saint Jean-Paul II en 1985). Toutes deux assistent à la première Messe du matin à la cathédrale.

La même année, Narcisa de Jésus est sollicitée pour tenir la maison du chanoine Pedro Pinto. Après avoir consulté son directeur, elle accepte ce poste comme un véritable apostolat. Elle prend la direction de cette importante maisonnée, mais une situation si honorable et de cette importance la trouble. Au bout de quelques semaines, elle présente sa démission, et déménage dans la famille de Mercedes Molina, où elle trouve à se loger sous l’escalier. Avec Mercedes, une de ses sœurs et une autre demoiselle, elles vivent une vie quasi religieuse dans une grande unité de cœur ; on les appelle les quatre “bienheureuses, ou béates”. Josefa, une nièce de Narcisa de Jésus, qui exerce avec sa tante le métier de couturière, vit aussi sur place. Elle témoignera de plusieurs grâces mystiques reçues par sa tante. Celle-ci bénéficie également du don de prophétie : par exemple, elle suggère à une nièce de Mercedes qui entre au Carmel, de prendre le nom de Sœur Mercedes de la Croix, car elle aura à souffrir. De fait, ses quarante ans de vie religieuse seront un long martyre.

En 1862, des Pères jésuites débarquent à Guayaquil et s’installent tout près de la maison des béates. Bientôt l’un d’eux, le Père Segura, devient le confesseur de Narcisa de Jésus ; il l’introduit dans la spiritualité de saint Ignace, en particulier grâce au livre La pratique de la vertu chrétienne du Père Alphonse Rodriguez, qui devient sa lecture préférée. Désormais, elle ne signe plus Martillo, mais Narcisa de Jésus pour signifier qu’elle a épousé le Christ. En 1865, un autre jésuite, le Père García, fonde l’association des Filles de Marie, à laquelle Narcisa de Jésus s’inscrit avec bonheur. L’année suivante, celle-ci accepte d’accompagner don Millán à Cuenca (au sud-est de la capitale) où la tuberculose pulmonaire le contraint à se retirer. Après un voyage épique, elle s’emploie à sauver cette vie précieuse pour l’Église. Mais moins d’un an plus tard, la maladie emporte ce bon prêtre, et Narcisa de Jésus se retrouve seule en terre quasi étrangère. Mgr Estévez, évêque de Cuenca, l’invite à rester dans sa ville pour devenir la première pierre d’un carmel de stricte observance qu’il désire fonder. Elle décline cette offre car elle estime que sa mission est de tendre à la sainteté en conservant son statut de laïque dans le monde. De retour à Guayaquil en 1867, elle offre pour un temps son aide à Mercedes Molina qui vient de fonder un orphelinat, puis elle retourne chez doña Silvana Gellibert, et y reprend sa vie d’oraison, de pénitence et de travail. Ses ressources lui permettent de nourrir et prendre soin de cinq mendiants.

Huit heures par jour

En 1868, un Père franciscain l’invite alors à le suivre à Lima au Pérou, pour se joindre à d’autres béates qui y vivent en communauté selon l’esprit du Tiers-Ordre dominicain, et que l’archevêque du lieu désire réformer. C’est un nouveau déracinement pour Narcisa de Jésus qui rejoint ces femmes et engage une réforme selon un règlement précis. Elle aide à l’infirmerie et tient la lingerie. Son directeur de conscience est don Medina, futur évêque de Trujillo. Plus jeune qu’elle, il est toutefois doté d’une maturité spirituelle exceptionnelle qui lui permet de la comprendre et de l’aider. Les grâces extraordinaires qui ornent la vie de Narcisa de Jésus lui font craindre d’être trompée par le démon. Le prêtre la rassure et l’instruit plus profondément sur le discernement des esprits. Narcisa de Jésus lui fait systématiquement et humblement part des grâces qu’elle reçoit. Avec son approbation, elle passe quotidiennement huit heures en oraison, quatre durant le jour et quatre la nuit.

De si longues heures de prière ne sont pas à la portée de tous, mais il est bon de consacrer du temps au Seigneur, comme le recommandait saint Charles de Foucauld : « Pour que notre vie soit une vie de prière, il faut deux choses : d’abord qu’elle renferme un temps suffisamment long consacré uniquement chaque jour à la prière ; ensuite que pendant les heures consacrées à d’autres occupations, nous restions unis à Dieu, conservant la pensée de sa présence, et tournant, par de fréquentes élévations, nos cœurs et nos regards vers Lui » (Écrits spirituels).

À personne d’autre

La Messe n’est pas célébrée chaque jour dans la maison. Narcisa de Jésus s’installe alors près de la porte et dès qu’elle voit passer un prêtre, elle lui demande de lui donner la Communion, sans laquelle elle ne peut vivre. Elle émet en privé plusieurs vœux dont ceux de pauvreté, chasteté et obéissance à son confesseur. Un jour, le Christ retire son Cœur de sa poitrine et le lui fait baiser en disant : « Ceci est une grâce que je n’ai concédée à personne d’autre ! » L’amour de Narcisa de Jésus pour le Cœur de Jésus en est décuplé. Elle annonce aussi à l’avance certains événements comme l’avenir de la maison des béates où elle habite, les missions péruviennes dans la jungle, l’élévation du Père Medina à l’épiscopat… Sa vie de pénitence se poursuit et plonge les médecins dans l’étonnement ; ils ne peuvent d’ailleurs comprendre comment elle survit en mangeant si peu. De fait, sa robuste santé est un don exceptionnel du Seigneur.

Beaucoup pensent qu’il est impossible de devenir saint, car ils ne considèrent chez les saints que les grâces extraordinaires : mortifications effrayantes, visions, extases, miracles, prophéties… Mais la sainteté ne se trouve pas là. Elle consiste à vivre uni à Dieu dans la charité et la pratique effective des vertus, sous la conduite de l’Esprit de Dieu. Saint Paul décrit les effets de sainteté que produit l’Esprit Saint : Amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, humilité et maîtrise de soi… Ceux qui sont au Christ Jésus ont crucifié en eux la chair, avec ses passions et ses tendances égoïstes. Puisque l’Esprit nous fait vivre, laissons-nous conduire par l’Esprit (Ga 5, 22-25).

Le Seigneur révèle un jour à Narcisa de Jésus l’imminence de sa mort. La perspective de son entrée au Ciel la réjouit. Le 24 septembre 1869, fête de Notre-Dame de la Merci, après la Communion, elle voit dans une extase Notre-Seigneur et Notre-Dame qui l’invitent à demander une grâce. Elle demande la perle la plus précieuse (cf. Mt 13, 45), le salut éternel de plusieurs personnes, puis sa propre entrée au Ciel. Une forte fièvre inexplicable se déclare alors. Sa dernière lettre remercie ses amis de Guayaquil, en particulier doña Silvana Gellibert à laquelle elle lègue sa croix de pénitence. Dans le monde entier, on prie à ce moment pour le proche concile œcuménique du Vatican, convoqué par le bienheureux Pape Pie IX, qui doit s’ouvrir le 8 décembre. Ce jour-là, Narcisa de Jésus s’habille en blanc et passe la journée dans un profond recueillement. Le soir, elle fait ses adieux aux sœurs, car, affirme-t-elle, « Je vais partir pour un voyage lointain ». Les sœurs pensent à une plaisanterie. Peu après, la sœur chargée de bénir les cellules pour la nuit, informe la supérieure qu’une lumière extraordinaire brille dans la cellule de sœur Narcisa de Jésus, jointe à une odeur très agréable. La supérieure accourt et constate que sœur Narcisa de Jésus est morte, à l’âge de 37 ans. On pense qu’elle avait offert sa vie pour le concile œcuménique qui définirait le dogme de l’infaillibilité pontificale.

De nombreuses grâces sont aussitôt obtenues par son intercession. Trois jours après la mort, le corps reste souple et sans signe de corruption. L’ambassadeur de l’Équateur à Lima demande à Mgr Medina une relation des faits pour García Moreno, alors président de l’Équateur (dont la cause de béatification a été introduite à Quito). Un siècle plus tard, en 1955, le corps, toujours intact, fut ramené à Guayaquil, où un sanctuaire lui a été dédié le 22 août 1998. La petite ville de Nobol est également désignée aujourd’hui sous le nom de Narcisa de Jésus. Le 12 octobre 2008, le Pape Benoît XVI a canonisé sainte Narcisa de Jésus.

« Jésus invite chacun de nous à le suivre, comme les saints, sur le chemin de la croix, pour recevoir ensuite la vie éternelle dont il nous a fait don en mourant. Que leurs exemples nous servent d’encouragement ; que leurs enseignements nous guident et nous confortent ; que leur intercession nous soutienne dans les peines du quotidien, pour que nous puissions arriver un jour à partager avec eux et avec tous les saints la joie du banquet éternel dans la Jérusalem céleste ! Que, surtout, Marie, Reine des saints, nous obtienne cette grâce ! » (Benoît XVI, homélie de canonisation, 12 octobre 2008).

Lire la suite

Bienheureux Michael McGivney

21 septembre 2022

Bienheureux Michael McGivney

Bien cher Ami de l'Abbaye Saint-Joseph

«Dans la conjoncture actuelle, il est souverainement nécessaire que là où s’exerce l’activité des laïcs se développe l’apostolat sous sa forme collective et organisée ; seule, en effet, cette étroite conjonction des efforts peut permettre d’atteindre complètement tous les buts de l’apostolat d’aujourd’hui et d’en protéger efficacement les fruits. Dans cette perspective, il est particulièrement important que l’apostolat atteigne les mentalités collectives et les conditions sociales de ceux dont il se préoccupe, sinon ceux-ci seront souvent incapables de résister à la pression de l’opinion publique ou des institutions » (Vatican II, décret Apostolicam actuositatem, 18 novembre 1965, n° 18). Ce genre d’apostolat est pratiqué depuis le xixe siècle par les Chevaliers de Colomb, fondés par le bienheureux Michael MacGivney.

Michael Joseph McGivney naît le 12 août 1852 à Waterbury dans le Connecticut, au Nord-Est des États-Unis ; ses parents, Patrick et Mary, sont des immigrants irlandais catholiques. Comme tant d’autres irlandais, ils ont dû fuir leur pays frappé, entre 1848 et 1852, par une terrible famine : près de 20 % de la population a péri, et autant ont émigré, surtout aux États-Unis et au Canada. Ces pays riches ne peuvent toutefois absorber rapidement cet afflux massif d’immigrants, et nombre d’entre eux se retrouvent dans la misère. Dans ce pays en majorité protestant, les familles d’immigrés catholiques sont souvent confrontées aux préjugés et à l’exclusion sociale. Les Irlandais sont souvent contraints d’occuper les postes les plus dangereux dans les mines, les chemins de fer et les usines. Les accidents, les maladies et le surmenage entraînent facilement la mort prématurée des pères de famille, laissant leur veuve et leurs enfants dans la misère.

 

Un besoin de prêtres

 

Michael est l’aîné de douze autres enfants, dont six mourront en bas âge. À la maison et à l’église, Michael apprend à prier et à placer l’amour de Dieu au-dessus de tout. Bon élève de l’école publique de Waterbury, il se fait remarquer pour son excellence, saute même des classes, et achève son cycle scolaire avec plusieurs années d’avance. Dès l’âge de treize ans, il commence à travailler dans une usine de laiton pour contribuer aux ressources de sa famille.

La croissance de la population catholique étant plus rapide que celle du clergé, un grand besoin de prêtres se fait sentir. Encouragé par son curé, Michel, qui l’a compris, décide, malgré l’opposition de son père, de devenir prêtre. Aux États-Unis, les séminaires catholiques sont alors peu nombreux, et les places y sont limitées. La guerre civile dite “guerre de Sécession” (1861-1865) sévit avec son cortège de haines. Depuis quelques années, certaines sectes protestantes et des sociétés secrètes alimentent une opposition au catholicisme ; les évêques et les directeurs de séminaires en viennent à sélectionner sévèrement les candidats au sacerdoce, afin de ne donner aucune prise à la calomnie et aux oppositions. En 1868, son père lui ayant finalement donné sa bénédiction, Michael entre au séminaire de Saint-Hyacinthe, au Québec (Canada). Après y avoir étudié deux ans, le jeune homme fait une pause d’un an, puis continue sa formation au séminaire Notre-Dame des Anges, dans l’État de New York (1871-1872). Le sport tient une place importante dans l’établissement et Michael s’y révèle un excellent joueur de baseball. Il retourne ensuite au Québec, au collège Sainte-Marie tenu par les Jésuites.

Mais en juin 1873, son père meurt ; étant l’aîné, le séminariste doit rentrer dans sa famille pour assurer l’éducation des plus jeunes. Toutefois, les aînées de ses sœurs trouvent bientôt des situations rémunérées et lui évitent ainsi d’avoir à reprendre le travail en usine. De plus, l’évêque de Hartfort, qui le considère comme l’un de ses meilleurs séminaristes, lui accorde une bourse diocésaine d’études. Dès septembre 1873, Michel reprend des études théologiques au séminaire Sainte-Marie de Baltimore, tenu par les Sulpiciens. « À leur contact, son esprit s’ouvrit, dit l’un de ses biographes… Il apprit à considérer l’érudition comme secondaire chez un prêtre… L’empathie pour les malheurs humains a plus de valeur intrinsèque… Accumuler les connaissances est une bonne chose, mais sauver les âmes en est une incomparablement meilleure. »

Michael reste quatre ans à Sainte-Marie. Après une si longue et si solide formation, cet homme, perçu par ses proches comme silencieux, déterminé et pieux, doté aussi d’un bon sens de l’humour, est parfaitement préparé à devenir un prêtre séculier. Le 22 décembre 1877, il reçoit l’ordination sacerdotale. Quelques jours plus tard, en présence de sa mère, l’abbé Michael Joseph McGivney célèbre sa première Messe publique à l’église de l’Immaculée Conception à Waterbury. Il a vingt-cinq ans. Nommé vicaire à la paroisse Sainte-Marie de Newhaven, ville portuaire de l’État du Connecticut, sur l’Atlantique, il commence son ministère dès la fête de Noël. Le curé de cette paroisse, fondée en 1870, est alors l’abbé Patrick Murphy, fils, lui aussi, d’un émigré irlandais. Après de brillantes études ecclésiastiques, qui l’ont distingué parmi le clergé du diocèse, il a achevé la construction d’une église, dédicacée en 1874, puis de la cure, dans des circonstances difficiles. L’abbé Murphy est parvenu à éponger les dettes contractées pour l’achèvement des travaux, mais il y a laissé sa santé : à trente-deux ans, il paraît un vieillard. C’est pour cette raison que l’évêque du diocèse a jugé nécessaire de lui adjoindre un vicaire.

 

Une « avenue souillée »

La ville de Newhaven est en plein développement industriel. Le transport maritime lui procure une part importante de ses ressources. L’université de Yale, l’une des plus célèbres d’Amérique, y a son siège. Les communautés catholique, protestante et juive cohabitent paisiblement. Une certaine hostilité se manifeste pourtant envers les catholiques. À propos de l’église édifiée par l’abbé Murphy, le New York Times titre un article : « How an aristocratic avenue was blemished by a roman Church edifice » (Comment une avenue aristocratique a été souillée par un édifice de l’Église romaine). Dans ce contexte, l’abbé McGivney gère avec habileté les relations avec les protestants, en s’efforçant d’éviter les conflits.

La prédication du jeune prêtre est fort appréciée. Outre sa parfaite diction, son visage, pâle et serein, impressionne ses auditeurs par la douce force qui en émane ; il manifeste à la fois la justice et la miséricorde de Dieu. De nombreux témoignages soulignent la détermination du jeune prêtre et son caractère indomptable ; il n’est pourtant pas morose, et possède un véritable talent pour faire rire toute une assemblée. Les gens sont naturellement attirés par son attitude réservée mais accueillante, et certaines personnes non catholiques viennent à l’église pour l’entendre prêcher. Il joue un rôle déterminant dans plusieurs conversions. Deux groupes de paroissiens s’attachent particulièrement à lui. Les enfants d’abord, avec qui il se montre d’une grande amabilité. « Je ne l’ai jamais trouvé ennuyeux », affirmera l’un de ceux-ci. Ses cours de catéchisme sont très soigneusement préparés, et fréquemment il fait appel à l’un ou l’autre des élèves pour jouer un personnage biblique. L’autre groupe est celui des adolescents. Dans cette paroisse, comme dans beaucoup d’autres, un grand nombre d’entre eux abandonnent la pratique religieuse. La première raison de leur défection est l’ennui qu’ils éprouvent à l’église, car personne ne leur montre suffisamment d’intérêt ; une autre se trouve dans l’alcoolisme et la luxure, dont ils deviennent esclaves. L’abbé prend à cœur de s’occuper d’eux, pour leur faire connaître et aimer Jésus-Christ.

L’opposition aux sociétés secrètes

Bien que sa première préoccupation soit la foi de ses fidèles, l’abbé McGivney suit de près les questions familiales, sociales, financières et civiques qui concernent la population de Newhaven, en grande partie afro-américaine ou immigrante catholique. Les bonnes œuvres ne manquent pas, et le vicaire s’y engage volontiers : notamment la kermesse paroissiale annuelle, celle des autres paroisses de la ville et la célébration de la fête de saint Patrick, patron de l’Irlande dont sont originaires la plupart des catholiques. Il trouve aussi des ligues paroissiales d’abstinence totale de l’alcool. Celle de sa paroisse se propose de monter des pièces de théâtre pour le bien de ses membres et la récolte de quelques fonds. L’abbé s’y joint et accepte de faire partie du bureau, mais en refuse la présidence qu’il laisse à un laïc. En revanche, il n’hésite pas à se faire l’avocat des paroissiens devant les tribunaux, afin de préserver la cohésion de leurs familles ; il s’engage aussi cordialement avec les ministres des autres confessions chrétiennes pour organiser différentes bonnes œuvres.

En réponse à un certain vide que ressentent les hommes dans ce contexte, les sociétés secrètes se multiplient. Sous couvert de porter remède à la question sociale, elles propagent des idéologies incompatibles avec la morale et la foi. L’abbé McGivney se trouve bientôt en lutte contre elles. Il empêche leurs membres de participer aux offices avec leurs insignes, notamment lors des obsèques, et cherche à en détourner ses fidèles. D’autre part, certains désordres dans la paroisse exigent qu’il mette en œuvre sa fermeté de caractère, voire une certaine sévérité.

En juillet 1878, l’abbé Murphy, atteint de tuberculose pulmonaire, doit quitter la ville, car l’été est d’une chaleur extrême sur la côte Atlantique. Il confie la paroisse à son vicaire. Deux ans plus tard, Dieu le rappelle à lui. L’abbé Patrick Lawlor, beau-frère de l’abbé Michael, lui succède. Ce dernier réunit les principaux hommes catholiques de la ville dans le sous-sol de l’église Sainte-Marie. Ils envisagent la fondation d’une société de secours fraternel catholique, afin d’aider les hommes à préserver et renforcer leur foi, et de soutenir financièrement les familles ayant perdu leur père. Le prêtre comprend clairement, en effet, que pour maintenir les familles unies, il faut subvenir à leurs besoins à la fois temporels et spirituels, car, sans moyens financiers, les familles sont souvent contraintes de se séparer, ce qui n’est pas sans comporter de grands périls pour la foi de leurs membres. En octobre 1881, une réunion qui compte quatre-vingts hommes met en place un comité, dirigé par James T. Mullen, chargé de rédiger les statuts d’une association où domine l’assistance mutuelle.

 

Une nouvelle chevalerie

Un drame, semblable à celui qui a fait interrompre les études sacerdotales de Michael, accélère la réalisation du projet. À la suite du décès de son chef, la famille Downes, d’origine irlandaise, se trouve dans un grave embarras financier. En janvier 1882, le juge du tribunal municipal se trouve légalement contraint de retirer les enfants à leur mère pour les confier à l’assistance publique. Pour éviter d’en arriver à cette extrémité, un tuteur bénévole doit se présenter et verser une forte caution. À la surprise générale, le vicaire lui-même se présente pour remplir cet office, et l’un de ses amis, épicier, verse la caution. Le 29 mars suivant, les “Chevaliers de Colomb” sont fondés. Dans une lettre à l’intention de ses confrères, prêtres du diocèse, l’abbé McGivney explique que son premier objectif en fondant les Chevaliers est « d’éviter de voir des personnes intégrer les sociétés secrètes » ; à cette fin, il leur offrira les mêmes avantages, voire de meilleurs qu’elles. Son deuxième objectif est d’unir les catholiques du diocèse d’Hartford, « de manière à ce que nous soyons plus à même de nous aider les uns les autres en cas de maladie, de pourvoir à des enterrements décents, et d’aider financièrement les familles des membres décédés ». L’abbé demande à ses confrères de bien vouloir collaborer à la mise en place d’un conseil des Chevaliers dans chaque paroisse.

En nommant les membres de la nouvelle association “Chevaliers de Colomb”, l’abbé McGivney se réfère, en fait, aux racines profondes des catholiques en Amérique. L’État du Connecticut accorde aux Chevaliers une reconnaissance officielle comme association légale. Les premiers Chevaliers élisent l’abbé McGivney à leur tête, mais l’humble prêtre déclare qu’il revient à un laïc de diriger cette organisation de fidèles laïcs. James T. Mullen est donc élu comme premier Chevalier suprême, et l’abbé McGivney accepte la fonction de secrétaire suprême ; il en démissionne, deux ans plus tard, pour devenir aumônier suprême, considérant que sa première obligation est de servir l’Ordre en tant que prêtre. Une branche féminine des Chevaliers donnera aux femmes la possibilité de collaborer à cette œuvre. Une branche pour les jeunes sera fondée plus tard : les “Écuyers de Colomb”.

La protection de la foi des catholiques, principale préoccupation des Chevaliers, les conduit à promouvoir aussi la pleine reconnaissance de leurs droits de citoyens américains. Ils espèrent, en effet, affaiblir les pressions sociales qui s’exercent sur eux pour qu’ils abandonnent leur foi. Conserver la foi ne consiste pas simplement à connaître le catéchisme, aussi important que cela puisse être, mais également à mettre en pratique le grand commandement de Jésus : aimer Dieu par-dessus tout et le prochain comme soi-même pour l’amour de Dieu. Dans la parabole du bon Samaritain (Lc 10, 30), Jésus enseigne que l’amour du prochain doit se manifester dans les rues et les chemins, en allant à la rencontre de ceux qui sont en marge de la société, en soignant les plaies des malades, en subvenant à leurs besoins. Les Chevaliers relèveront de nombreux défis auxquels la vie des familles catholiques est confrontée. Les publications de l’association soutiendront la doctrine catholique dans son intégralité. Aujourd’hui, ils défendent fermement la vie et s’opposent à l’avortement ; ils promeuvent la famille en refusant les ‘mariages’ de personnes du même sexe. À ses débuts, l’association des Chevaliers se heurte toutefois à des difficultés : de nombreuses critiques leur sont opposées, en particulier de la part de prêtres. Les membres fondateurs en viennent à se quereller, aucune nouvelle recrue ne les rejoint… Mais au printemps de 1883, des hommes d’une ville voisine, Meriden, demandent à se joindre aux Chevaliers. Le groupe de Newhaven en est stimulé, et l’œuvre prend son essor.

 

Plaire à Dieu plutôt qu’aux hommes

Le concile Vatican II soulignera le rôle des laïcs dans la société : « Poussés par la charité qui vient de Dieu, les laïcs pratiquent le bien à l’égard de tous, surtout de leurs frères dans la foi, rejetant toute malice, toute fraude, hypocrisie, envie, toute médisance (1 P 2, 1), entraînant ainsi les hommes vers le Christ. Or la charité divine, qui est répandue dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné (Ro 5, 5), rend les laïcs capables d’exprimer concrètement dans leur vie l’esprit des Béatitudes. Suivant Jésus pauvre, ils ne connaissent ni dépression dans la privation, ni orgueil dans l’abondance ; imitant le Christ humble, ils ne deviennent pas avides d’une vaine gloire, mais ils s’efforcent de plaire à Dieu plutôt qu’aux hommes, toujours prêts à tout abandonner pour le Christ et à souffrir persécution pour la justice, se souvenant de la parole du Seigneur : si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive (Mt 16, 24). Entretenant entre eux une amitié chrétienne, ils se prêtent un mutuel appui en toutes nécessités » (Décret Apostolicam actuositatem, n° 4).

 

En plus de son ministère paroissial, l’abbé Michael est amené à assister un condamné à mort, Jacques Chip Smith, un catholique de vingt et un ans qui, en état d’ébriété, a tué un policier. Pendant de nombreux mois, il le visite quotidiennement. Le changement d’attitude du jeune homme est si marquant que les journaux locaux en font part. Peu de jours avant sa mort, Jacques Smith dit à sa mère en larmes : « Maman, ne pleure pas ! Je serai bientôt dans un lieu bien plus agréable. Imagine que je sois mort le soir de la bagarre. Je serais mort sans avoir pu m’y préparer, et la situation serait bien pire. » Le jour de l’exécution, au pied de la potence, l’abbé lit des prières que le jeune homme répète après lui. Cette mort tragique l’affecte profondément. En reconnaissance de ses bienfaits, Jacques lui lègue la plante qui a fleuri dans sa cellule.

À l’automne 1884, après sept longues années de ministère à la paroisse Sainte-Marie, l’abbé McGivney est nommé curé de la paroisse Saint-Thomas, à Thomaston, ville où l’industrie horlogère est prospère. La douleur des paroissiens de Newhaven est profonde : « Il semble, écrira un journaliste, que jamais une assemblée n’ait été autant affectée par le discours de départ d’un membre du clergé que celle des nombreux fidèles remplissant hier l’église Sainte-Marie. » L’abbé Michael reçoit bientôt, en supplément, la charge de la paroisse de Terryville, modeste bourg situé à cinq kilomètres de Thomaston. Au cours des six années qu’il passe à Saint-Thomas, il tisse des liens solides avec ses paroissiens, tout en demeurant aumônier suprême des Chevaliers de Colomb. Connaissant la droiture des dirigeants de l’Ordre, à Newhaven, il veille, depuis son nouveau presbytère, sur leur réputation, et publie des articles dans les journaux locaux pour les défendre des calomnies et des interprétations fausses, comme l’assimilation des Chevaliers à une société secrète. En 1888, un vicaire lui est adjoint : l’abbé peut alors travailler à un nouveau développement des Chevaliers. Un groupe d’hommes demande la fondation du premier chapitre hors du Connecticut (où en existent plus de quarante) à Providence, dans l’État de Rhodes Island ; l’abbé se rend plusieurs fois sur place.

Deux millions de membres

E

n 1889, la santé de l’abbé McGivney commence à fléchir ; il n’a pourtant que trente-sept ans. Fatigué, usé par le travail pastoral, il contracte en décembre une grippe, qui s’aggrave le mois suivant en une pneumonie. Cures de repos et consultations de spécialistes ne procurent aucune amélioration. La tuberculose l’emporte au matin du 14 août 1890, deux jours après son trente-huitième anniversaire. Les Chevaliers de Colomb comptent alors six mille membres. Des délégations viennent à ses funérailles de presque tous les 57 conseils des Chevaliers de Colomb. Les deux jeunes frères de Michael, Patrick et John, suivent son exemple dans la prêtrise, et ils serviront les Chevaliers en tant qu’aumôniers suprêmes ; un de ses neveux le deviendra aussi. Depuis, les Chevaliers se sont développés dans de nombreux pays. Aujourd’hui, ils comptent deux millions de membres à travers le monde.

Michael McGivney a été béatifié le 31 octobre 2020. L’exemple et l’œuvre du nouveau bienheureux nous pressent d’évangéliser le monde, nécessité rappelée par le concile Vatican II : « Les circonstances actuelles réclament des laïcs un apostolat… d’autant plus urgent que s’est affirmée l’autonomie de nombreux secteurs de la vie humaine, allant parfois jusqu’à entraîner un certain délaissement de l’ordre moral et religieux, au grand péril de la vie chrétienne… Les laïcs ont d’innombrables occasions d’exercer l’apostolat d’évangélisation et de sanctification. Le témoignage même de la vie chrétienne et les œuvres accomplies dans un esprit surnaturel sont puissants pour attirer les hommes à la foi et à Dieu… Cet apostolat cependant ne consiste pas dans le seul témoignage de la vie ; le véritable apôtre cherche les occasions d’annoncer le Christ par la parole, soit aux incroyants pour les aider à cheminer vers la foi, soit aux fidèles pour les instruire, les fortifier, les inciter à une vie plus fervente, car la charité du Christ nous presse (2 Co 5, 14)… C’est le Seigneur Lui-même qui presse tous les laïcs de s’unir plus intimement à Lui de jour en jour, et de prendre à cœur ses intérêts… Il les envoie en toute ville et en tout lieu… ; ainsi les laïcs se montreront ses collaborateurs, toujours au fait des exigences du moment présent, se dépensant sans cesse au service du Seigneur, sachant qu’en Lui leur travail ne saurait être vain. » (Apostolicam actuositatem, nos 1, 4 et 33).

Demandons au bienheureux Michael McGivney de nous guider dans le service du Seigneur et de nos frères.

Lire la suite

Bienheureuse Eugénie Joubert

25 juillet 1996

Bienheureuse Eugénie Joubert

Bien cher Ami de l'Abbaye Saint-Joseph

Un jour, Jésus tire de la foule un petit enfant et prononce ces paroles: En vérité, je vous le dis, si vous ne vous convertissez et ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. Cette éloquente leçon anéantit l’erreur et l’ambition de ceux qui considèrent le royaume des cieux comme un empire terrestre et rêvent d’y occuper les premières places: Qui sera le plus grand dans le royaume des cieux? Et pour mieux établir que la prééminence dans le royaume des cieux est le privilège de l’enfance spirituelle, le Seigneur poursuit en ces termes: Quiconque se fera petit comme cet enfant, celui-là sera le plus grand dans le royaume des cieux (Mt 18, 1-4).
Un autre jour, quelques mères lui présentent leurs enfants pour qu’il les touche, et comme les disciples les repoussent, Jésus s’en indigne, disant: Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez pas, car le royaume des cieux est à eux. Et là encore, il conclut: En vérité, je vous le dis, celui qui ne reçoit pas le royaume des cieux comme un enfant, n’y entrera pas (Mc 10, 15).


INFANTILISME ?

L’enfance spirituelle est donc une condition nécessaire pour obtenir la vie éternelle. Qu’est-ce à dire? Faut-il idéaliser l’enfance au point d’en oublier les défauts et les faiblesses? Faut-il tomber dans l’infantilisme et perdre la sagesse de l’âge adulte? Non, bien sûr. Nous devons au contraire mettre en oeuvre toutes les facultés et toutes les aptitudes que Dieu nous a données. Il ne s’agit pas de penser, parler, sentir et agir comme un enfant. Saint Paul nous en avertit: Ainsi nous ne serons plus des enfants, nous ne nous laisserons plus ballotter et emporter à tout vent de doctrine… Mais, vivant selon la vérité et dans la charité, nous grandirons de toutes manières vers Celui qui est la Tête, le Christ (Ep 4, 14-15). Et encore: Frères, ne soyez pas des enfants pour le jugement; des petits enfants pour la malice, soit, mais pour le jugement soyez des hommes faits (1 Co 14, 20). Si émouvante que soit l’enfance par sa fraîcheur, il ne faut pas oublier que son inachèvement appelle la maturité. L’affectivité de l’enfant comporte à la fois une tyrannie et un égoïsme désireux de s’approprier l’être aimé plus que de se donner à lui, qui ne sont pas à offrir en exemple.
Notre-Seigneur désire autre chose, lorsqu’il nous demande de redevenir des enfants. La voie d’enfance, comme l’a dit sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, consiste essentiellement «en une disposition du coeur, qui nous rend humbles et petits entre les bras de Dieu, conscients de notre faiblesse, et confiants jusqu’à l’audace en sa bonté de Père» (Novissima Verba). À la lumière des affirmations de la foi, elle nous fait prendre conscience de la réalité: c’est Dieu seul qui nous donne d’être, d’aimer, d’agir, surtout au plan surnaturel. Notre vie spirituelle ne peut pas être une initiative de notre part à l’égard de Dieu: elle ne peut être qu’une remise de nous-mêmes entre les mains de Celui qui est infiniment bon, qui nous aime gratuitement, d’un amour premier et créateur: Ceux qui sont mus par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont les fils de Dieu (Rm 8, 14).
Cette attitude reconnaît un lien de dépendance totale vis-à-vis de Dieu, exclut le sentiment orgueilleux de soi-même, la présomption d’atteindre par des moyens humains une fin surnaturelle, et la trompeuse velléité de se suffire à l’heure du péril et de la tentation. Elle fait pratiquer «l’humilité, la douce et sincère humilité du coeur, la fidélité totale au devoir d’état, quel qu’il soit, en quelque sphère et à quelque degré de la hiérarchie humaine que Dieu nous ait placés et appelés à travailler, la disposition à tous les sacrifices, l’abandon confiant dans la main et le coeur de Dieu, et par-dessus tout la charité vraie, le réel amour de Dieu, la tendresse véritable pour Jésus-Christ, répondant à la tendresse qu’il nous a lui-même témoignée, cette charité qui est bienveillante, patiente, toujours active et supportant tout, prête à tous les dévouements et à toutes les immolations… Aussi l’enfance spirituelle est-elle accessible et nécessaire à tous. Comme l’observe saint Augustin, tout le monde ne peut pas prêcher et faire de grandes oeuvres. Mais qui donc est incapable de prier, de s’humilier et d’aimer?» (Pie XI, 11 février 1923).
Le pape Jean-Paul II nous a donné récemment un nouveau modèle de pratique de la voie d’enfance, en béatifiant le 24 novembre 1994, une contemporaine de sainte Thérèse de Lisieux, la bienheureuse Eugénie Joubert. Elle a vécu sa courte vie dans «une grande confiance par l’amour, l’amour de la simplicité du petit enfant» (note de retraite).
UN MODÈLE SIMPLE, ACCESSIBLE, SYMPATHIQUE
Eugénie est née à Yssingeaux sur les âpres plateaux de la Haute-Loire, le 11 février 1876, jour anniversaire de la première apparition de la Sainte Vierge à Lourdes. Enfance, vocation, vie religieuse, apostolat, souffrance et mort, tout dans la vie d’Eugénie sera marqué de la présence maternelle de Marie.
Toute jeune elle est mise avec sa soeur aînée au pensionnat des Ursulines à Ministrel. Les deux fillettes y sont heureuses. Elles y sont aimées. Le plus beau souvenir qu’Eugénie garde de cette époque, est celui de sa première communion et des mois de grande ferveur spirituelle qui la précédèrent. La jeune fille, fortement attirée vers la Vierge Marie, expérimente la toute-puissance et la sollicitude sans borne de sa Mère du ciel: veut-elle obtenir quelque grâce? Neuf jours de suite elle récite le rosaire, en y ajoutant cinq sacrifices parmi ceux qui lui coûtent le plus. Marie l’exauce toujours. «Lorsqu’elle parlait de la Sainte Vierge, racontera plus tard une élève, il me semblait voir quelque chose du ciel dans ses regards».
Sa ferveur ne l’empêche pas d’être gaie. Au contraire! Une de ses maîtresses dira de la jeune fille qu’elle était «très expansive, au coeur ardent et bon… Elle avait de l’influence sur ses compagnes et les entraînait par sa bonne humeur». Eugénie écrit à sa soeur: «Le bon Dieu ne défend pas de rire et de s’amuser, pourvu qu’on l’aime de tout son coeur et que l’on garde son âme bien blanche, c’est-à-dire sans péché… Le secret pour rester l’enfant du bon Dieu, c’est de rester l’enfant de la Très Sainte Vierge. Il faut beaucoup aimer la Très Sainte Vierge et lui demander tous les jours de mourir plutôt que de commettre un seul péché mortel».

APAISER SA SOIF

Le 6 octobre 1895, elle entre comme postulante chez les Religieuses de la Sainte Famille du Sacré-Coeur, au Puy-en-Velay: «Depuis mon enfance, écrit-elle alors, mon coeur, cependant pauvre, grossier et terrestre, cherchait vainement à apaiser sa soif. Il voulait aimer, mais seulement un Époux beau, parfait, immortel, dont l’amour soit pur et immuable… Marie, vous m’avez donné, à moi, pauvre et petite, le plus beau des enfants des hommes, votre divin Fils Jésus!» À l’heure des adieux, Madame Joubert lui dit, tout en l’embrassant: «Je te donne au bon Dieu. Ne regarde plus en arrière, mais deviens une sainte!» Ce sera le programme de la postulante. Elle entend bien «être toute à Jésus» et n’être pas religieuse à demi.
Eugénie n’a pas vingt ans. Son allure reste vive et son rire joyeux. Mais son visage très jeune, presque enfantin, son extérieur empreint de pureté virginale, reflètent en même temps un sérieux très profond. Son recueillement fait l’admiration et excite l’émulation de ses compagnes du noviciat. «Si je vis d’esprit de foi, écrit-elle, si j’aime vraiment Notre-Seigneur, il me sera facile de me faire une solitude au fond de mon coeur et surtout d’aimer cette solitude, d’y demeurer seule avec Jésus seul».
Le 13 août 1896, fête de saint Jean Berchmans, elle reçoit l’habit religieux des mains du Père Rabussier, fondateur de l’Institut. Elle exprimera plus tard les sentiments qui l’animaient alors: «Que mon coeur désormais, semblable à la boule de cire, simple comme le petit enfant, se laisse revêtir par l’obéissance aveugle, de toute volonté de bon plaisir divin, sans opposer d’autre résistance que celle de vouloir donner toujours plus».

POUR N’ÊTRE JAMAIS SEUL

Pendant son noviciat, soeur Eugénie suit à deux reprises les Exercices Spirituels de saint Ignace. Elle y apprend à vivre familièrement avec Jésus, Marie et Joseph. Car les Exercices sont une école d’intimité avec Dieu et ses Saints. Au cours des méditations et des contemplations qu’il propose, saint Ignace invite son disciple à se placer au coeur des scènes évangéliques pour y voir les personnes, écouter ce qu’elles disent, considérer ce qu’elle font, «comme si on y était». Le mystère de Noël par exemple (n. 114): «Je verrai (…) Notre-Dame, Joseph, la servante et l’Enfant-Jésus lorsqu’il sera né. Je me tiendrai en leur présence, je les contemplerai, je les servirai dans leurs besoins avec tout l’empressement et tout le respect dont je suis capable, comme si je me trouvais présent». Saint Ignace nous encourage à pratiquer cette familiarité jusque dans les activités les plus banales de nos journées, comme celle de prendre notre repas: «Pendant que nous prenons notre nourriture, considérons, comme si nous le voyions de nos yeux, Notre-Seigneur Jésus-Christ prenant lui-même sa nourriture avec ses Apôtres. Voyons comment il mange, comment il boit, comment il regarde, comment il parle; et efforçons-nous de l’imiter» (n. 214).
Eugénie est séduite par la simplicité de cette pratique qui correspond si bien à son désir de vivre dans l’intimité de la Sainte Famille. «Aimer cette composition de lieu, écrivait-elle: être dès le matin dans le Coeur de la Très Sainte Vierge». Ou bien: «Je ne suis jamais seule, mais toujours avec Jésus, Marie, Joseph». Un jour, elle fera cette belle prière à Notre-Seigneur: «Ô Jésus, dites-moi quelle était votre pauvreté à vous? Dites-moi ce que vous cherchiez avec le plus d’empressement à Nazareth?… Faites-moi la grâce d’embrasser de toute mon âme la pauvreté qu’il plaira à votre amour de m’envoyer». Nous pouvons, nous aussi, parler souvent avec Jésus dans le secret de notre coeur, lui demandant comment il a pratiqué l’humilité, la bonté, le pardon, la mortification et toutes les autres vertus, puis le priant de nous donner la grâce de l’imiter.

SIMPLE COMME UN ENFANT

Le 8 septembre 1897, soeur Eugénie prononce ses voeux de religion; au cours de la cérémonie, le Père Rabussier fait une homélie sur l’enfance spirituelle. La nouvelle professe y voit un encouragement à progresser dans cette voie. Elle porte son attention sur deux points qui lui paraissent essentiels pour parvenir à «la simplicité du petit enfant»: l’humilité et l’obéissance.
Pour soeur Eugénie, l’humilité est le moyen d’attirer «les regards de Jésus». Un jour, elle est vertement reprise pour un travail de couture mal fait. Or l’ouvrage en question n’est pas le sien… Soeur Eugénie se tait, malgré les révoltes de la nature; elle pourrait se justifier, expliquer la méprise… mais elle préfère s’unir au silence de Jésus qui fut, lui aussi, faussement accusé. Elle voit dans l’humiliation une occasion de «grandir dans l’abaissement», et c’est pour elle un véritable succès: «Les personnes du monde, écrit-elle, cherchent à avoir des succès dans leurs désirs de plaire et de paraître. Eh bien! Notre-Seigneur me permet, à moi aussi, d’avoir des succès dans la vie spirituelle. Chaque humiliation, si petite soit-elle, est un vrai succès pour moi dans l’amour de Jésus, pourvu que je l’embrasse de tout mon coeur».
Être humble consiste également à ne pas se décourager devant ses faiblesses, ses chutes ou ses défauts, mais à offrir tout cela à la miséricorde divine, spécialement dans le sacrement de Pénitence, moyen ordinaire pour recevoir le pardon de Dieu. «Ô bienheureuse misère, plus je l’aime, plus aussi Notre-Seigneur l’aime et s’abaisse vers elle pour en avoir pitié et lui faire miséricorde!» s’écrie soeur Eugénie à la vue de ses impuissances.

LA MÈRE DES VERTUS

L’humilité va de pair avec l’obéissance. Saint Paul nous dit de Jésus qu’Il s’humilia, se faisant obéissant jusqu’à la mort (Ph 2, 8). Soeur Eugénie voit dans l’obéissance «le fruit de l’humilité et sa forme la plus vraie», et elle écrit: «Je veux obéir pour m’humilier et m’humilier pour aimer davantage». Obéir à Dieu, à ses commandements, à son Église, à ceux qui tiennent sa place, c’est aimer Dieu en vérité. Si vous m’aimez, disait Jésus à ses disciples, vous garderez mes commandements. Celui qui a mes commandements et qui les garde, voilà celui qui m’aime, et celui qui m’aime sera aimé de mon Père, et je l’aimerai et me manifesterai à lui (Jn 14, 15 et 21). «L’obéissance n’est pas tant une vertu que la mère des vertus» a pu écrire saint Augustin (PL 62, 613). Saint Grégoire le Grand a cette belle parole: «C’est l’obéissance seule qui produit et entretient les autres vertus dans nos coeurs» (Morales, 35, 28). Et, comme nous l’enseigne saint Benoît: «L’obéissance qu’on rend aux supérieurs, c’est à Dieu qu’on la rend» (Règle, ch. 5).
Cependant l’exercice de toute vertu doit être dirigé par la prudence. Celle-ci permet de discerner, en particulier, les limites de l’obéissance. Ainsi, lorsqu’un ordre, une prescription ou une loi humaine sont en opposition manifeste avec la loi de Dieu, le devoir d’obéissance n’existe pas: «L’autorité, exigée par l’ordre moral, émane de Dieu. Si donc il arrive aux dirigeants d’édicter des lois ou de prendre des mesures contraires à cet ordre moral, et par conséquent à la volonté divine, ces dispositions ne peuvent obliger les consciences (JeanXXIII, Pacem in terris, 11 avril 1963). […] La première et la plus immédiate des applications de cette doctrine concerne la loi humaine qui méconnaît le droit fondamental et originel à la vie, droit propre à tout homme. Ainsi les lois qui, dans le cas de l’avortement et de l’euthanasie, légitiment la suppression directe d’êtres humains innocents sont en contradiction totale et insurmontable avec le droit inviolable à la vie propre à tous les hommes, et elles nient par conséquent l’égalité de tous devant la loi» (Jean-Paul II, Evangelium vitæ, 72). Devant de telles prescriptions humaines, rappelons-nous la parole de saint Pierre: Mieux vaut obéir à Dieu qu’aux hommes (Ac 5, 29).
En dehors des ordres qu’on ne pourrait accomplir sans péché, l’obéissance est due aux autorités légitimes. Soeur Eugénie, pour suivre de plus près Jésus et travailler au salut des âmes, entreprend d’obéir avec une grande perfection, afin d’accomplir à tous les instants la volonté de Dieu le Père, à l’imitation de Notre-Seigneur qui a dit: Le Fils ne peut rien faire de lui-même, qu’il ne voie faire au Père; ce que fait Celui-ci, le Fils le fait pareillement (Jn 5, 19). Je ne fais rien de moi-même, mais je dis ce que le Père m’a enseigné (Jn 8, 28).

AU SERVICE DES PETITS

A peine ses voeux prononcés, la jeune religieuse est envoyée à Aubervilliers en banlieue parisienne, dans une maison consacrée à l’évangélisation des ouvriers. Elle s’attache le coeur des enfants, et parvient ainsi à tenir tranquilles les espiègles qui ne manquent pas dans son auditoire! Son secret? la patience, la douceur, la bonté. Elle obtient des résultats inespérés.
Apôtre, soeur Eugénie suscite des apôtres. Un petit garçon, conquis par le cours de catéchisme, rêve de gagner ses camarades. Rassemblant ceux qu’il trouve dans la rue, il les fait monter dans sa chambre, devant un crucifix: «Qui a mis Jésus en croix?» demande-t-il. Et quand la réponse se fait trop attendre, il ajoute avec émotion: «C’est nous qui, par nos péchés, l’avons fait mourir. Il faut lui demander pardon». Tous tombent alors à genoux, et récitent du fond du coeur des actes de contrition, de reconnaissance et d’amour.
Soeur Eugénie communique aux enfants son amour pour Marie. Elle brûle pour Notre-Dame d’un amour qui lui fait s’écrier, un jour: «Aimer Marie, l’aimer encore et toujours davantage! Je l’aime parce que je l’aime, parce qu’Elle est ma Mère. Elle m’a tout donné; Elle me donne tout; c’est Elle encore qui veut tout me donner. Je l’aime parce qu’Elle est toute belle, toute pure; je l’aime et je veux que chacun des battements de mon coeur lui dise: ma Mère Immaculée, vous savez bien que je vous aime!»

QUAND VIENDRA-T-IL ? QUAND ?

Pendant l’été de 1902, soeur Eugénie ressent les premiers effets de la tuberculose qui doit l’emporter. Commence alors pour elle un douloureux calvaire qui dure deux ans, et qui achève de la sanctifier en l’unissant davantage à Jésus crucifié. Elle trouve un grand réconfort à méditer la Passion. «Vous souffrez beaucoup? lui demande un jour l’infirmière. – C’est épouvantable, répond la malade, mais je L’aime bien… le Sacré Coeur… quand viendra-t-il… Quand?…» Dans la prière, Jésus lui fait comprendre que pour rester fidèle au milieu des souffrances, elle doit «embrasser la pratique de l’enfance spirituelle», «être petite enfant avec lui dans la peine, l’oraison, le combat, l’obéissance». L’abandon et la confiance la guident jusqu’au bout! Après une hémorragie particulièrement forte, elle retombe épuisée, sentant la vie lui échapper, et, sans que le sourire disparaisse de son visage, elle pose son regard sur une image de l’Enfant-Jésus.
C’est avec une grande paix que, le 27 juin 1904, soeur Eugénie accueille l’annonce de son départ pour le ciel. On lui administre le sacrement des malades et la sainte Communion. Le 2 juillet, les crises d’étouffement sont de plus en plus pénibles; une religieuse a l’idée d’allumer une petite lampe au pied de la statue du Coeur Immaculé de Marie à la chapelle, et cette bonne Mère accorde à la mourante un peu de soulagement. L’heure de la délivrance est proche. On lui présente un portrait de l’Enfant-Jésus. A sa vue, soeur Eugénie s’exclame: «Jésus!… Jésus!… Jésus!…» et son âme s’envole pour le ciel. Le corps de cette enfant évangélique semble avoir douze ans. Un beau sourire éclaire son visage.
«Je prierai pour toutes au ciel!» avait-elle promis à ses soeurs. Demandons-lui de nous guider sur le chemin de l’enfance spirituelle jusqu’au Paradis, «le Royaume des Petits»; c’est là qu’elle nous attend avec la multitude des Saints. Nous la prions ainsi que saint Joseph pour vous et les vôtres, vivants et défunts.

Pour publier la lettre de l’Abbaye Saint-Joseph de Clairval dans une revue, journal, etc. ou pour la mettre sur un site internet ou une home page, une autorisation est nécessaire. Elle doit nous être demandée par email ou à travers https://www.clairval.com.

Lire la suite