15 octobre 2025

Bienheureux Jean van Ruysbroeck

Bien chers Amis,

Discrètement, comme de coutume, l’ecclésiastique s’avance dans l’église sans se faire remarquer. Il suit cet avertissement intérieur reçu chez lui dans la prière : « Va à l’église, car tu y entendras un sermon qui t’indiquera le chemin vers l’éternelle félicité. » Voici qu’un prêtre, tout juste monté en chaire, commence à ânonner de son mieux une homélie sur la fuite du monde et la vie toute donnée à Dieu. Jean ne s’inquiète pas de la maladresse oratoire ; il écoute. Peu à peu, les mots viennent dans la bouche du prédicateur avec une aisance qui l’étonne lui-même, si bien qu’en terminant son sermon il s’exclame : « Je pense que la facilité que j’ai aujourd’hui pour prêcher me vient de Notre-Seigneur pour un auditeur en particulier. » Le chanoine Jean van Ruysbrœck prend alors sa décision : conformément à un projet longuement mûri, il va quitter la ville de Bruxelles et se retirer dans un lieu propice à la contemplation. Il a cinquante ans.

Né en 1293 dans un petit village du Brabant flamand, aujourd’hui absorbé dans l’agglomération bruxelloise, Jean en a gardé le nom, Ruusbrœc, dont on a fait plus tard Ruysbrœck. Il reçoit volontiers à l’âge de onze ans l’appel lancé par son oncle prêtre Jean Hinckaert, qui l’invite à le suivre à Bruxelles pour ses études. La mère, veuve, n’est pas vraiment disposée à laisser partir son fils, et il faut trouver un arrangement : elle-même le suivra dans la capitale, où elle pourra se consacrer au service de Dieu ! Elle entre dans un béguinage : communauté de femmes célibataires ou veuves vivant sous une règle mais sans vœux perpétuels. Le garçon, lui, suit ses études au chapitre des chanoines, en vue du sacerdoce. Les leçons de son oncle lui font bientôt préférer la science théologique aux arts libéraux ; il y puise précision de langage et élévation de vues doctrinales.

Le jeune homme n’est pas encore prêtre quand sa mère décède. Priant quotidiennement pour le repos de son âme, il perçoit un jour une plainte maternelle qui monte vers lui depuis le Purgatoire : « Quand donc seras-tu ordonné prêtre ? » Il le devient en 1317, à l’âge de vingt-quatre ans, et on le fait chapelain de la collégiale Sainte-Gudule. Il célébrera quotidiennement la Messe. Plus tard, il racontera souvent à ses frères, que le jour où il célébrait le Saint Sacrifice pour la première fois, il reçut de Dieu une grande consolation : sa mère lui apparut en personne après le Saint Sacrifice, rendant grâces avec un visage très paisible, et l’assurant en toute certitude que par l’hostie offerte à Dieu, il l’avait totalement libérée de la peine du Purgatoire. « Le Purgatoire est l’état de ceux qui meurent dans l’amitié divine, mais qui, tout en étant assurés de leur salut éternel, ont encore besoin de purification pour entrer dans la béatitude du ciel. En vertu de la communion des saints, les fidèles qui sont encore en pèlerinage sur la terre peuvent aider les âmes du Purgatoire, en offrant pour elles des prières de suffrage, en particulier le Sacrifice eucharistique, mais aussi des aumônes, des indulgences et des œuvres de pénitence » (Compendium du Catéchisme de l’Église catholique, nos 210-211).

À Sainte-Gudule, Jean vit en compagnie de Maître Hinckaert et Franck van Coudenberg, animés des mêmes désirs de vie vertueuse. Il se consacre volontiers à l’étude afin de parfaire sa prédication, mais aussi pour nourrir sa propre contemplation ; en effet, qu’il lise ou qu’il écrive, il contemple d’abord, et lorsqu’il en vient à confier au papier ses réflexions personnelles, il ne vise d’autre destinataire que Dieu Lui-même. Il éprouve le besoin de transcrire ce que sa propre expérience de Dieu lui fait comprendre, et se montre avide de boire souvent à « la source vive du Saint-Esprit que nul ne peut épuiser et de devenir ainsi un instrument vivant et spontané dont Dieu se sert pour accomplir ce qu’il veut et comme il le veut… vaillant et fort en toute souffrance et en tout labeur qui lui est imposé. C’est là une vie commune, où l’on est également prêt à contempler et à agir, en mettant dans les deux la même perfection » (La Pierre brillante, ch. XIV).

S’attacher au Dieu incarné

Aumônier des béguines, le chanoine van Ruysbrœck se trouve contraint de quitter sa réserve coutumière et de prendre position par rapport aux écrits d’une d’entre elles, nommée Blœmardine, que la rumeur qualifie de mystique. Celle-ci s’est, semble-t-il, mise à la tête de la secte “du libre esprit” vers 1307. On dit l’avoir vue escortée de deux séraphins, quand, au moment de la sainte Communion, elle se dirigeait vers l’autel. Cette femme écrit beaucoup sur l’esprit de liberté et sur un certain “amour séraphique”, impie et voluptueux, qui fait bon marché du renoncement. Indigné par ces erreurs, le chanoine monte courageusement en chaire pour dissiper ces illusions. Sans se laisser impressionner par les critiques, il s’oppose à une doctrine qui, sous prétexte d’amour pur, nie que les « dix Commandements obligent les chrétiens, et que l’homme justifié est encore tenu de les observer » (Catéchisme de l’Église catholique, n°2068). Pour détourner les béguines de ces erreurs, Jean les invite à s’attacher à la personne du Dieu incarné : « Remettez-vous entre les mains de Dieu, souhaitant que sa volonté se fasse et que sa gloire soit procurée. Le nuage sombre et pesant se dissipera bientôt et la lumière éclatante du soleil, qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ, vous enveloppera des rayons de sa consolation et de sa grâce, plus que vous ne l’aviez jamais éprouvé auparavant. Or, c’est par le renoncement à vous-même que vous obtiendrez cette grâce, en vous abandonnant humblement à toute souffrance et affliction. Vous serez alors intérieurement toute remplie et illuminée de la grâce de Dieu, et vous comprendrez que Dieu vous aime et que vous lui êtes agréable » (Le Miroir du salut éternel, ch. II).

L’homme silencieux et d’aspect quelconque, presque négligé et fuyant les foules, que croisent les habitués de Sainte-Gudule, rencontre quelquefois du mépris au détour des rues. Rempli de compassion, il répond un jour à la raillerie de deux gentilshommes sur sa piètre apparence : « Comme vous ignorez la douceur réservée à ceux qui peuvent goûter l’Esprit de Dieu ! » Il pratique sans cesse, le premier, la vigilance du cœur, et travaille à se changer résolument lui-même, menant une vie de plus en plus régulière et austère, suivi en cela par Jean Hinckaert et Franck. Les trois amis estiment que la vie à Bruxelles est trop bruyante, et ils souffrent de la négligence avec laquelle l’office divin est célébré à Sainte-Gudule. Aussi se résolvent-ils, en 1343, à se retirer dans la solitude. Au milieu de la forêt de Soignes se trouve un ermitage qui porte le nom de Grœnendael (“Verte Vallée”), ou le Vauvert, où ils s’installent. Franck devient le premier supérieur de la petite communauté. Bientôt, des disciples aspirant à la vie parfaite les rejoignent, et, en 1349, l’évêque de Cambrai leur donne, avec la Règle de saint Augustin, l’habit blanc des chanoines réguliers. Tant que vivra Franck van Coudenberg, Ruysbrœck lui demeurera soumis comme à son prévôt, lui-même portant le titre de prieur. Mais la renommée de ce dernier s’étend, et les visites deviennent fréquentes à Grœnendael.

Un culte authentique

Les chanoines sont tenus d’assurer en commun, à l’église, la prière liturgique répartie au long de la journée. « Dans la tradition chrétienne, le mot “liturgie” veut signifier que le Peuple de Dieu prend part à l’œuvre de Dieu (cf. Jn 17, 4). Par la liturgie, le Christ, notre Rédempteur et Grand-Prêtre, continue dans son Église, avec elle et par elle, l’œuvre de notre rédemption » . Prolongement de la sainte Messe, « la célébration de la Liturgie des Heures, “l’Office divin”, est la prière publique de l’Église » (CEC, nos 1069 et 1174). Durant les siècles de chrétienté, non seulement les évêques, mais aussi les seigneurs laïcs pourvoyaient à l’entretien de chanoines ou de religieux, chargés de célébrer publiquement l’Office divin au nom du peuple chrétien et ainsi d’attirer sur lui les bénédictions divines. En effet, « le devoir de rendre à Dieu un culte authentique concerne l’homme individuellement et socialement. C’est là la doctrine catholique traditionnelle sur le devoir moral des hommes et des sociétés à l’égard de la vraie religion et de l’unique Église du Christ » (CEC, n°2105).

Lorsqu’il se sent envahi par l’inspiration, Jean s’enfonce dans la forêt et se met à écrire. Puis il revient au monastère et fait part à ses frères des enseignements merveilleux qu’il a reçus. La plupart de ses ouvrages ont été composés de cette façon, et bien qu’il mette souvent de longs intervalles entre la rédaction de deux passages, la composition n’en demeure pas moins ordonnée et suivie. Un de ses traités, Les Noces spirituelles, rencontre un grand succès, et paraît aussi en latin, allemand et anglais. Il s’agit de l’œuvre la plus méthodique et la plus parfaite du prieur. Dans sa description de la croissance en Dieu jusqu’à l’union parfaite, Ruysbrœck distingue trois étapes : d’abord une vie “active”, où dominent les efforts de l’âme cherchant à se purifier ; puis une vie “recueillie”, où la personne, toujours plus consciente de son impuissance, s’en remet de plus en plus à Dieu ; enfin une vie véritablement “contemplative”, où l’âme parvient à se laisser totalement envahir par le Christ. « Là, dans ce cœur libre et élevé, resplendit le Christ, vrai soleil de justice, et ce sont les sommets dont je veux parler. Le Christ, en effet, soleil glorieux et clarté divine, éclaire, baigne de ses rayons et embrase par sa venue intérieure et la vertu de son Esprit, le cœur libre et toutes les puissances de l’âme » (Les Noces spirituelles, livre II, ch. VIII).

Bien d’autres ouvrages suivront. Le livre des Douze vertus met à la base de tout l’édifice spirituel l’humilité, inspirée par la contemplation de la puissance de Dieu et la considération de sa souveraine Bonté. De là, on s’élève à l’obéissance, au renoncement, à la pauvreté d’esprit, à la patience, à l’abdication surtout de la volonté propre pour embrasser celle du Seigneur. Le Miroir du salut éternel est comme un résumé de toute sa doctrine, en même temps que l’exposé fondamental de sa théorie sur l’image et la ressemblance de Dieu, qui revient sans cesse dans ses écrits. Le livre Des Quatre tentations s’élève contre les principales tendances de l’époque : l’amour des aises et du confort, l’esprit d’hypocrisie, l’orgueil de l’esprit, qui veut tout comprendre, enfin la fausse liberté, la plus grave de toutes ces tentations subtiles, qui inspire la secte des Frères et des Sœurs du “libre esprit”. « La liberté se renie elle-même, elle se détruit et se prépare à l’élimination de l’autre quand elle ne reconnaît plus et ne respecte plus son lien constitutif avec la vérité. Chaque fois que la liberté, voulant s’émanciper de toute tradition et de toute autorité, se ferme même aux évidences premières d’une vérité objective et commune, fondement de la vie personnelle et sociale, la personne finit par prendre pour unique et indiscutable critère de ses propres choix, non plus la vérité sur le bien et le mal, mais seulement son opinion subjective et changeante ou même ses intérêts égoïstes ou ses caprices » (Saint Jean-Paul II, Evangelium vitæ, n°19).

Des jours trop courts

Le support mutuel, inhérent à toute vie commune, n’est pas la seule des difficultés que rencontre le prieur, plusieurs lui venant du succès de ses livres. Un de ses admirateurs, le brillant et impétueux Gérard Groot, avide de conversion et de fuite du monde, ne manque pas de venir le visiter en forêt de Grœnendael, pour lui faire quelques critiques sur la doctrine trouvée dans ses écrits, mais aussi pour s’instruire. Il rendra compte de l’impression produite par Ruysbrœck en ces termes : « Nous pourrions parler de son visage tranquille et joyeux, de sa parole pleine de bonté et d’humilité, de son maintien extérieur si conforme à l’état ecclésiastique, ainsi que de sa manière d’être si religieuse dans son vêtement et dans tous ses actes… Les trois jours environ que ce saint homme a passés avec nous ont été trop courts, car personne ne pouvait lui parler ni le voir sans devenir meilleur. » Dans tous les détails de la vie du prieur apparaissent la probité et la dignité des vertus. Il est sobre en sa nourriture, sans recherche en son vêtement, patient en toutes choses et envers tous. Il a une telle plénitude de compassion qu’elle s’étend non seulement aux hommes, mais aussi aux bêtes et aux oiseaux. De temps en temps et à des heures fixées, les frères vont vers lui afin de recevoir de sa bouche quelques paroles propres à les aider dans le combat contre leurs tentations ou à ouvrir leur cœur à une grâce plus abondante ; il les reçoit avec des paroles consolantes, douces comme le miel, et satisfait chacun selon son désir, d’une manière tout inattendue et merveilleuse.

Un jour, son absence plus prolongée que de coutume inquiète les autres religieux, jusqu’à ce que l’un d’eux remarque au loin un arbre comme tout enveloppé d’un rayon de feu descendant du ciel ; s’approchant en silence, il trouve l’homme de Dieu assis là, « encore tout ravi hors de lui par la grande ferveur de la douceur divine » . Ruysbrœck est de même trouvé quelquefois en extase, voire en lévitation, à la suite d’une méditation prolongée de la Passion du Sauveur. Dans les dernières années de sa vie, il emmènera avec lui dans la forêt un frère chargé de transcrire sur des tablettes ce qu’il lui dictera. Notre-Seigneur Jésus-Christ visite souvent son fidèle serviteur et l’enrichit de multiples grâces ; un jour, le Sauveur lui apparaît visiblement avec la bienheureuse Vierge Marie, sa glorieuse Mère, et tous les saints de la cour céleste. Alors, il lui affirme : « Tu es mon fils bien-aimé, en qui j’ai mis ma complaisance. » Et, l’embrassant, il dit à sa Mère et aux saints présents : « Voici mon enfant d’élection ! » Cette intimité avec le Christ fait de Jean l’âme de sa communauté, qu’il édifie par son exemple et sa doctrine. Se livrant parfois avec les frères au travail manuel, il a coutume de s’appliquer aux ouvrages les plus vils et les plus durs, en charriant par exemple le fumier, ou en portant d’autres fardeaux grossiers, en toute humilité. Dans son zèle pour aider les serviteurs, il est pourtant pour eux, surtout pour les jardiniers, dans sa simplicité maladroite, bien plutôt un embarras qu’un secours. De fait, ne sachant discerner les mauvaises herbes des bonnes, il arrache les bonnes en même temps qu’il déracine les mauvaises !

Une totale soumission

Deux jeunes clercs désireux de s’instruire étant venus le rencontrer, il leur répond par cette seule maxime : « Vous pouvez être aussi saints que vous le voulez. » Ne comprenant guère ces paroles, ils se détournent de lui scandalisés. Mais des frères du monastère les ramènent vers lui. « La mesure de votre sainteté, leur explique-t-il, dépend de la bonté de votre volonté. Considérez donc en vous-mêmes à quel degré votre volonté est bonne, et la mesure de votre sainteté vous sera manifeste. Car chacun est saint dans la mesure même où il est attaché au bien. » Une pieuse servante du Christ, bien connue du prieur, gémissait de se sentir abandonnée du Seigneur. Des infirmités ajoutaient à sa tristesse. Elle dit un jour à Ruysbrœck : « Je désire plaire à Dieu ; mais je suis une personne fragile, sans forces ; ma santé m’empêche de m’occuper d’œuvres de charité pour aider les pauvres. De plus, je ne ressens aucune dévotion intérieure. Que devrais-je faire ? » Le prieur répond : « Il est important de comprendre, ma chère fille, que le meilleur moyen de plaire à Dieu, quel que soit le sacrifice, est de vous soumettre entièrement à sa volonté et de vous habituer à le remercier en toutes circonstances, en renonçant à votre propre volonté. » La servante du Christ se trouve si efficacement consolée, que dès lors elle supportera volontiers pour la gloire du Christ toute infirmité.

L’ermitage de Grœnendael rayonne au loin. Les relations étroites nouées entre Gérard Groot et Ruysbrœk sont à l’origine d’un renouveau de vie religieuse jusqu’en Allemagne et en France. Les écrits du prieur de Grœnendael, ainsi que ses principes de vie religieuse, recherche de vie intérieure, éloignement du monde et pratique des vertus, se répandent ; ils inspirent Thomas a Kempis (moine, 1380-1471), l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ. Plus tard, Jean Tauler (mystique et prédicateur alsacien, 1300-1361) et Denis le Chartreux (mystique et théologien, 1402-1471) bénéficieront des écrits de Ruysbrœck. Une vingtaine d’années après la mort de ce dernier, le savant Gerson, chancelier de l’Université de Paris, formulera de graves critiques sur sa doctrine ; mais un disciple du prieur, dans une thèse très solide, donnera aux expressions incriminées un sens pleinement orthodoxe, d’autant qu’une solide formation théologique se trahit sans cesse dans ses écrits. La principale difficulté venait de ce que Ruysbrœck usait de la langue flamande, afin de mettre son enseignement à la portée de tous ceux qui l’entouraient ; Gerson n’avait en mains que des traductions défectueuses. Une soif réelle de lectures spirituelles en langue vernaculaire, surtout dans les grandes villes de cette époque où de plus en plus de gens savent lire et écrire, poussait en effet Ruysbrœck à donner la préférence au flamand que tous comprennaient… Il a ainsi contribué à la formation d’une langue néerlandaise encore jeune.

Le bénédictin Louis de Blois (1506-1566) professera une grande estime pour les œuvres de Ruysbrœck et y fera de larges emprunts ; le jésuite Lessius (1554-1623), professeur de théologie à l’Université de Louvain, le lira assidûment et s’étonnera qu’il fût demeuré si longtemps inconnu. Plus proche de nous, sainte Élisabeth de la Trinité trouvera, pendant sa dernière maladie (été 1906), ses délices à le lire ; l’auteur qu’elle cite le plus souvent dans ses derniers écrits est Ruysbrœck. Deux années plus tard, en 1908, l’Église elle-même reconnaîtra officiellement le culte rendu de temps immémorial au vénérable serviteur de Dieu Jean van Ruysbrœck, et saint Pie X le déclarera bienheureux.

La patience donne force et courage

Très âgé, le chanoine voit ses forces et ses facultés diminuer. Un servant de Messe ayant rapporté au supérieur que le chanoine faisait quelques erreurs en célébrant, ce dernier envisage de lui interdire de célébrer ; mais il comprend bientôt que des grâces mystiques sensibles distraient brièvement le bienheureux de sa célébration, et il s’abstient d’intervenir. Parvenu dans sa quatre-vingt-huitième année, et averti intérieurement qu’il lui faudrait bientôt rendre l’âme, Jean demande lui-même à être transporté par les frères à l’infirmerie, où il passe près de deux semaines alité, en proie à la fièvre et la dysenterie. Il met en œuvre ce qu’il a lui-même enseigné : « La piété engendre la patience, que nul ne peut posséder s’il n’a d’abord la douceur et la bonté. C’est la patience qui donne à l’homme force et courage dans les afflictions, lui permettant de supporter avec calme ce qui lui arrive, dommages ou peines, opprobres ou maladies, tout ce qui enfin peut lui être envoyé par Dieu ou imposé par les créatures. Ainsi pourra-t-il demeurer toujours en paix et en vraie tranquillité. Voilà ceux dont le Christ a dit : Bienheureux les doux, car ils posséderont la terre » (Royaume des Amants, ch. XV). Le 2 décembre 1381, au milieu de ses frères en prière, et après s’être recommandé à eux, avec toute sa présence d’esprit et le visage radieux, il s’endort heureusement dans la paix. À son chevet, un de ses amis, médecin, qui a tenu à l’assister personnellement dans ses derniers moments, vient tout juste d’être pris d’un sommeil mystérieux, et il voit en songe son ami, revêtu des ornements sacerdotaux, monter à l’autel.

Dans Le Ciel dans la Foi, sainte Élisabeth de la Trinité reprend un passage des Noces spirituelles de Ruysbrœck : « Quelle est la route pour aller au-devant du Seigneur ? La route d’une ressemblance plus parfaite ? C’est la simplicité qui rend à Dieu honneur et louange… J’appelle intention simple celle qui ne vise qu’à Dieu, rapportant toutes choses à Dieu suivant l’ordre et la vérité. Elle met en fuite toute crainte, toute hypocrisie et duplicité… C’est elle qui place l’homme en présence de Dieu ; c’est elle qui lui donne lumière et courage ; c’est elle qui le rend vide et libre, aujourd’hui et au jour du jugement, de toute crainte étrangère et vaine… Elle foule aux pieds la mauvaise nature, elle donne la paix, elle impose silence aux bruits vains qui se font en nous. » Qu’à l’imitation du bienheureux Jean, nous mettions, nous aussi, Dieu au centre de tout !