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25 mars 1998 |
«À quoi bon les moines et les Ordres religieux?» Cette réflexion, incongrue en climat chrétien, est devenue presque banale dans notre société sécularisée. Aussi, le Pape Jean-Paul II pouvait-il écrire, le 25 mars 1996: «Aujourd'hui, beaucoup se montrent perplexes et s'interrogent: Pourquoi la vie consacrée? Pourquoi embrasser ce genre de vie, alors qu'il y a tant d'urgences, dans les domaines de la charité et de l'évangélisation elle-même, auxquelles on peut aussi répondre sans se charger des engagements particuliers de la vie consacrée? Celle-ci n'est-elle pas une sorte de "gaspillage" d'énergie humaine utilisable, suivant les critères de l'efficacité, pour un bien plus grand au profit de l'humanité et de l'Église?» (Exhortation apostolique Vita consecrata, 104).
À cette question, le Saint-Père répond: «Pour la personne captivée dans le secret de son coeur par la bonté et la beauté du Seigneur, ce qui peut paraître un gaspillage aux yeux des hommes est une réponse d'amour évidente, c'est une gratitude enthousiaste pour avoir été admise de manière toute spéciale à la connaissance du Fils de Dieu et au partage de sa divine mission dans le monde» (ibid.). La vie consacrée est la réponse d'amour à un appel de Dieu: Tu m'as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire (Jr 20, 7). Cette séduction conduit à partager dans une intimité particulière le mystère du Christ, en lui consacrant d'une manière exclusive toute sa personne.
«Dieu seul suffit»
Le 21 mars 1993, lors de la canonisation de sainte Thérèse des Andes, le Pape Jean-Paul II déclarait: «À une société sécularisée qui vit en tournant le dos à Dieu, je présente avec une vive joie, comme modèle de l'éternelle jeunesse de l'Évangile, cette Carmélite chilienne. Elle apporte le témoignage limpide d'une existence qui proclame aux hommes d'aujourd'hui que c'est dans l'amour, l'adoration et le service de Dieu que résident la grandeur et la joie, la liberté et la pleine réalisation de la créature humaine. La vie de la bienheureuse Thérèse crie doucement depuis son cloître: Dieu seul suffit!»
«Mon petit Père, allons au ciel!»
Malgré ces bonnes dispositions, Juana ne manque pas de défauts. Elle est entêtée, vaniteuse et égoïste, sujette aux bouderies et aux caprices. «Je prenais parfois de petits accès de rage féroce», dira-t-elle. Aidée par les siens (elle aura cinq frères et soeurs) et surtout par la grâce de son baptême, elle mène un rude combat contre ses mauvais penchants, spécialement contre son tempérament irascible et émotif, sur lequel influe une santé fragile. Un jour, sa soeur Rébecca s'emporte contre Juana jusqu'à la frapper de toutes ses forces. Cette dernière veut riposter avec la même vigueur. Le visage rouge de colère, elle attrape sa soeur et, soudain, s'arrête: au lieu d'un coup, elle lui donne rapidement un baiser. Rébecca ne comprend pas le geste héroïque de sa soeur et la chasse en lui criant: «Va-t-en! Tu m'as donné le baiser de Judas!» Victorieuse de sa colère, Juana se retire avec douceur.
Hospitalisée, à l'âge de 13 ans, pour une appendicite aiguë, Juana souffre vivement de la solitude: «Alors, mes yeux se fixèrent sur un tableau représentant le Sacré-Coeur, écrit-elle, et j'entendis une voix très douce qui me disait: "Comment, Juanita! Moi, je suis toujours seul sur l'autel parce que je t'aime, et toi, tu ne supportes pas de l'être un moment?" Depuis lors, mon Jésus me parle. Et je passais des heures entières à converser avec Lui... Il m'enseignait peu à peu comment je devais souffrir et ne pas me plaindre. Je faisais tout avec Jésus et pour Jésus».
À l'âge de l'adolescence, le goût des frivolités lui fait perdre une partie de sa ferveur. Mais de fréquentes maladies, en l'éloignant des divertissements, la remettent en présence de Dieu, et bientôt le dégoût la saisit au souvenir de ces fêtes où la vanité le dispute à la sensualité.
En route vers les hauteurs
En 1916, Juana fait sa première retraite selon la méthode de saint Ignace de Loyola. À la suite de la méditation de "l'Appel du Christ-Roi", elle écrit: «Être disposée à suivre Jésus partout où Il voudra. Il choisit la pauvreté, les humiliations, la croix. Ne recevrai-je pas moi aussi ces dons puisqu'Il m'a créée, qu'Il me conserve la vie, m'a libérée de l'enfer? Mieux encore, Il a souffert pendant trente années toutes sortes de peines pour mourir enfin sur une croix comme le plus infâme des hommes... Et je ne voudrais rien souffrir pour son amour?» Ces considérations pénètrent tellement son âme que la pénitence, pour imiter le Christ souffrant, lui devient un véritable besoin. Sa soeur Rébecca a raconté qu'elle usait de mille artifices pour contrarier son goût et se mortifier en toutes choses. Cependant elle obéit à sa mère qui lui demande de ne pas se priver de la nourriture nécessaire à sa santé fragile.
Malgré ses épreuves et ses maladies, Juana reste une jeune fille gaie et expansive. En vacances sur la côte du Pacifique, elle fait de grandes promenades à cheval, en "amazone" («je suis très yankee», écrit-elle), avec ses amies, et ensemble, elles aident les prêtres occupés aux missions des campagnes à catéchiser les paysans. Elle aime aussi beaucoup à s'occuper des pauvres.
«J'ai soif des âmes»
La voilà engagée sur le chemin de la sainteté, en réponse à l'amour que Dieu nous a manifesté dans l'Incarnation rédemptrice: Voici à quoi se reconnaît l'amour: ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, c'est Lui qui nous a aimés le premier, et Il a envoyé son Fils en victime de propitiation pour nos péchés (1 Jn 4, 10). L'exigence de conversion concerne tous les enfants de l'Église. Mais les personnes qui embrassent la vie consacrée vivent cette exigence dans une offrande totale d'elles-mêmes qui va jusqu'à la renonciation à des biens légitimes. En effet, par le voeu de pauvreté, elles abandonnent la possession personnelle des biens d'ici-bas, par le voeu de chasteté, elles renoncent au mariage, et par le voeu d'obéissance, elles abdiquent une légitime autonomie dans la direction de leur vie. Ainsi elles suivent de plus près le Seigneur Jésus pauvre, chaste et obéissant. Cet amour absolu a valeur d'exemple pour tous les chrétiens.
En septembre 1917, Juana écrit à la Prieure du Carmel de Los Andes, situé au pied de la chaîne de montagnes qui porte ce nom, à 70 km de Santiago, et lui exprime son désir d'entrer dans ce monastère. «La vie d'une Carmélite, c'est souffrir, aimer et prier, et en cela se trouve tout mon idéal. Ma Révérende Mère, mon Jésus m'a appris ces trois choses depuis mon enfance».
Toutefois, la jeune fille connaît encore des chutes. Elle s'accuse de coquetterie et, le 18 octobre 1917, avoue: «Aujourd'hui, une Religieuse nous a distribué des friandises, et comme elle ne m'en a donné qu'un petit morceau, je me suis mise en colère et je l'ai jeté, et ensuite je n'ai pas accepté l'autre qu'elle me donnait» (Journal). Nos défauts, en manifestant la faiblesse humaine, nous aident à comprendre que la sainteté n'est pas tant notre oeuvre que celle du Saint-Esprit. Pour y parvenir, Juana va continuer la lutte et mettre toute son ardeur au service de l'Esprit divin.
La cellule du coeur
La Passion rédemptrice du Christ a conféré à la souffrance, séquelle du péché originel, un sens nouveau: celle-ci peut devenir participation à l'oeuvre salvifique de Jésus. Je complète dans ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps qui est l'Église, dit saint Paul (Col 1, 24). Certes, la souffrance n'est pas en elle-même un bien, mais Jésus a daigné l'assumer pour notre régénération spirituelle. Aussi, en marchant sur les traces du Christ souffrant, nous coopérons à l'oeuvre du salut des âmes, et, mus par l'Esprit Saint et la charité, nous pouvons obtenir pour nous-mêmes et pour autrui les grâces de sanctification en vue de la vie éternelle. Il existe entre les fidèles - du ciel, du purgatoire et de la terre - un constant lien d'amour et un abondant échange de tous biens, appelé communion des saints. Dans cet échange admirable, les mérites des uns profitent aux autres.
Le 11 janvier 1919, Juana se rend avec sa mère en visite au Carmel de Los Andes, choisi parce qu'il est le plus pauvre du Chili. Les jours précédents, elle a été tentée contre sa vocation; il lui semblait qu'elle pourrait faire davantage pour le salut des âmes en entrant dans un Ordre actif. Mais à peine franchis les murs du petit couvent, elle sent s'évanouir tous ses doutes: «Je me sentais dans une paix et un bonheur si grands qu'il m'est impossible de l'expliquer. Je voyais clairement que Dieu me voulait là et je sentais en moi comme une force pour vaincre tous les obstacles afin d'être Carmélite et de m'enfermer là pour toujours».
La clôture des Religieux contemplatifs est une manière de vivre le mystère pascal du Christ. D'expérience de mort à soi-même, elle devient surabondance de vie et apparaît comme une annonce joyeuse de la possibilité offerte à toute personne de vivre uniquement pour Dieu, en Jésus-Christ. La clôture évoque cette "cellule du coeur" dans laquelle chacun est appelé à vivre l'union avec le Seigneur (cf. Vita consecrata, 59).
«C'est saint Joseph qui a fait le miracle!»
Les jours passent et, bien que Juana soit rentrée chez ses parents, son père ne fait aucune allusion à la lettre. Enfin, alors qu'elle s'apprête à repartir, Juana, apercevant son père, s'élance vers lui. Avec toute la tendresse et la délicatesse qui lui sont habituelles, elle le supplie de donner le consentement désiré. Faisant violence à son coeur, il répond: «Mon enfant, si telle est la volonté de Dieu, je ne m'y oppose pas». Remplie de joie, Juana s'écrie: «C'est saint Joseph qui a fait le miracle!»
Dans une lettre, Juana révèle à son frère, Lucho, le feu intérieur qui l'embrase: «L'âme enchaînée par les exigences de son corps, par celles du milieu social dans lequel elle vit, se trouve exilée et aspire dans un ardent élan à contempler sans cesse cet horizon infini qui s'élargit à mesure qu'elle le regarde, sans jamais rencontrer de limites en Dieu. Cher Lucho, tu ne peux comprendre cela maintenant, mais je prierai pour que Dieu se manifeste un jour à ton âme, comme, dans son infinie bonté, Il se manifeste à la mienne... Pense surtout que la vie est si courte; tu sais déjà que cette vie n'est pas la vie». En effet, comparée à la vie éternelle où nous verrons Dieu face à face dans un bonheur ineffable et sans fin, délivrés de toute souffrance, de toute larme et de la mort, la vie terrestre ne mérite pas le nom de vie.
La véritable richesse
Dans toute communauté religieuse, la pauvreté est à l'honneur. Sans nier la valeur des biens créés, la pauvreté volontairement embrassée les relativise. Son sens premier est de rendre témoignage à Dieu qui est la véritable richesse du coeur humain, par l'imitation du Christ pauvre: Bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des cieux est à eux (Mt 5, 3). Dans un monde souvent matérialiste, avide de possession, indifférent aux besoins et aux souffrances des plus faibles, la pauvreté évangélique dénonce avec force l'idolâtrie de l'argent. C'est un appel à un usage modéré des biens de ce monde (cf. Vita consecrata, 89-90).
Le 14 octobre 1919, Soeur Thérèse reçoit l'habit du Carmel, en présence de sa famille et de nombreuses amies, et commence son noviciat. Durant ce temps de probation, elle passe par des alternances de faveurs mystiques extraordinaires et de grandes tentations, en particulier contre la foi. Mais son naturel joyeux n'en est pas pour autant entamé.
Mûre pour la moisson
«Elle fera vite des miracles», avait annoncé quelques jours après sa mort, le Père Julian Cea. Depuis lors, un nombre incalculable de personnes attribuent à son intercession des grâces et des faveurs de toutes sortes. Le Carmel de Los Andes qui vient de fêter le centenaire de sa fondation (2 février 1898), est devenu le pèlerinage le plus fréquenté du Chili, et bien des jeunes y reçoivent la grâce de commencer ou de reprendre une vie chrétienne.
L'influence et le rayonnement posthumes de sainte Thérèse des Andes étonnent chez une jeune fille morte à moins de vingt ans. Cette vie, sans relief aux yeux d'une société éprise d'efficacité temporelle, est cependant proposée par l'Église comme un exemple de réussite humaine. Le secret de la sainte du Chili se trouve dans sa profonde union au Christ et dans la pratique de l'amour vrai, répandu dans nos coeurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné (Rm 5, 5). Cet Amour, à la différence du faux amour en quête du plaisir égoïste, s'identifie avec le don de soi sans mesure; il procure à l'homme le bonheur.
«Dieu a fait briller en elle d'une manière admirable la lumière de son Fils Jésus-Christ, disait le Pape lors de la canonisation de notre sainte, afin qu'elle fût un phare et un guide pour un monde qui semble aveugle et incapable de discerner la splendeur divine... À une jeunesse qui est continuellement sollicitée par les messages et les incitations d'une culture érotisée, à une société qui confond l'amour authentique, lequel est don, avec l'utilisation hédoniste (pour son propre plaisir) de l'autre, cette jeune vierge des Andes proclame la beauté et le bonheur qui émanent des coeurs purs.
«Dans son foyer familial, elle apprit à aimer Dieu par-dessus toutes choses. Et, sentant qu'elle appartenait exclusivement à son Créateur, son amour du prochain devint encore plus intense et définitif. C'est ce qu'elle affirme dans une de ses lettres: "Quand j'aime, c'est pour toujours. Une Carmélite n'oublie jamais. Depuis sa petite cellule, elle accompagne les âmes qu'elle a aimées dans le monde" (août 1919). Son ardent amour porte Thérèse à souhaiter souffrir avec Jésus et comme Jésus... Elle veut être une hostie immaculée offerte en sacrifice constant et silencieux pour les pécheurs. "Nous sommes co-rédempteurs du monde, et la rédemption des âmes ne s'accomplit pas sans la croix" (Lettre, septembre 1919)... En un monde où on lutte pour s'affirmer, posséder et dominer, elle nous enseigne que le bonheur est d'être le dernier et le serviteur de tous, suivant l'exemple de Jésus, qui n'est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie pour la rédemption de la multitude».
Nous confions à sainte Thérèse des Andes, ainsi qu'à la Vierge Immaculée et à saint Joseph, tous ceux qui vous sont chers, vivants et défunts.