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25 juillet 1996 |
MERVEILLEUSE HARMONIE
La Révélation nous apprend que Dieu, à
l'origine, n'a pas créé l'homme dans cet
état dramatique. Il ne lui a pas donné seulement
d'être un homme, un "animal raisonnable", Il
l'a établi d'emblée dans un état de
sainteté, Il l'a revêtu de sa grâce, Il est
venu "habiter en lui". C'est ce qu'exprime le
verset de la Genèse: Dieu a créé l'homme
à son image et à sa ressemblance (Gn 1, 26).Les
Pères de l'Église ont vu dans l'expression
à sa ressemblance une allusion à la grâce
sanctifiante qui rendait l'homme participant de la nature
divine, "semblable à Dieu". La grâce
conférée à Adam avait cette particularité
d'étendre son influence sur l'être humain tout
entier, corps et âme, par des effets de puissance que nous ne
connaissons plus. L'âme était pleinement
maîtresse du corps, le prémunissant contre la souffrance
et la mort; la raison, libre de la concupiscence, régissait
parfaitement les passions; enfin, l'homme régnait
véritablement sur le monde, la terre était pour lui
comme un jardin de délices, un paradis, sans travail
pénible ni lutte contre la nature.
Cette merveilleuse harmonie qui régnait alors, constituait ce
qu'on appelle "l'état de justice
originelle". Elle devait être le partage de l'homme
aussi longtemps qu'il demeurait dans l'amitié
divine. Hélas! comme nous l'apprend
l'Écriture, l'homme, tenté par le diable, a
perdu la grâce qui le reliait à Dieu. Dans ce
péché, il s'est préféré
lui-même à Dieu, et par là il a
méprisé son Créateur, il s'est
rebellé contre Lui, refusant son état de
créature, et cherchant à se "diviniser" non
pas selon le plan de Dieu sur lui, mais "contre" Dieu:
Vous serez comme des dieux (Gn 3, 5), avait dit le serpent
tentateur.
Adam perd la grâce, et avec elle la félicité de
son existence au paradis terrestre: il passera par la mort: Vous
mourrez de mort; il aura à combattre contre ses passions,
qui le portent au mal (concupiscence); le travail lui sera
pénible: Maudit soit le sol à cause de toi (Gn
3, 3-7 et 17). Par le péché, dira saint Paul,
la mort est entrée dans le monde (Rm 5, 12), et avec la
mort tout le cortège des souffrances qui pèsent chaque
jour sur l'humanité. Si Dieu a permis la chute
d'Adam, avec toutes ses conséquences tragiques, s'Il
l'a tolérée comme on tolère une offense, ce
fut pour respecter la liberté de l'homme. Mais à
cette offense faite à son amour, Dieu a répondu par un
amour plus grand encore: Il offre son pardon et promet un
Rédempteur. Bien plus, Il fait en quelque sorte cause commune
avec l'homme jusque dans ses souffrances.
COMPASSION TRÈS
PROCHE
Dans l'Ancien Testament, Dieu témoigne souvent de sa
compassion et de sa tendresse pour l'homme qui souffre. Mais la
venue du Sauveur sur la terre marque d'une façon plus
poignante la solidarité de Dieu avec l'humanité
souffrante. L'Évangile nous montre Jésus se faire
sans cesse proche des misères de ses contemporains. La
souffrance l'émeut, le touche, le bouleverse, parfois
jusqu'aux larmes. Au mépris des coutumes, on le voit
aller au-devant des lépreux, les intouchables du temps, pour
mettre ses doigts dans leurs plaies et les guérir. La
souffrance des coeurs lui inspire une profonde compassion, comme
dans la scène de la veuve de Naïm qui pleurait la mort de
son fils unique. Il attire tous ceux qui peinent vers son Coeur
ouvert à toute souffrance: Venez à moi vous tous qui
ployez sous le fardeau de la souffrance, et je vous soulagerai!
(Mt 11, 28)
Mais Dieu a voulu aller plus loin: en se faisant homme, Il s'est
mis, lui aussi, au nombre des souffrants. Jésus a voulu
naître dans une misérable étable; il a
travaillé dur pour gagner son pain quotidien; il a connu la
faim, la soif, la fatigue des longs trajets à pied (cf. Jn 4,
6); pendant trois ans, il n'aura pas de maison, ni même
une pierre pour reposer sa tête (cf. Mt 8, 20); il a souffert
de l'incompréhension des hommes, de leurs moqueries; on
l'a traité d'homme adonné au vin et à
la bonne chère. La vérité et la profondeur de
son appréhension de la souffrance apparaissent
particulièrement dans sa prière à
Gethsémani: Mon Dieu, s'il est possible, que cette
coupe passe loin de moi! Dans la Passion, la douleur physique et
la douleur morale atteignent leur paroxysme. Enfin, Notre-Seigneur a
voulu rejoindre l'homme jusque dans le mystère de la
mort. Tout homme qui souffre peut dire en face du Crucifié:
"Lui aussi est passé par là."
Mais si Jésus est passé par l'abîme de la
souffrance, ce fut pour la transfigurer et lui donner une dimension
tout à fait nouvelle: elle est désormais liée
à l'amour. Si elle reste un grand mal en soi, la
souffrance est devenue le fondement le plus solide du bien
définitif de l'homme, c'est-à-dire du salut
éternel. Elle nous permet d'être associés
à Jésus dans l'oeuvre de la Rédemption.
Conséquence du péché, elle devient, par la
puissance de Dieu, le moyen de notre relèvement moral.
MYSTÈRE PASCAL
«Sans Pâques, le monde est sans espoir. Grâce
à Pâques, la vie prend tout son sens... J'ai
vécu dans ma chair et dans mon coeur le mystère de
la Passion et de la Résurrection... Nous sommes appelés
à mourir et à ressusciter tous les jours». Celui
qui prononce ces paroles s'appelle Jacques Lebreton. Il est
privé de la vue et ses avant-bras sont amputés des
mains, depuis novembre 1942.
C'était dans le désert de Libye. Dans un peloton
de spahis au repos, Jacques, assis sur ses talons devant une caisse
de grenades, prend les explosifs l'un après l'autre
pour les désamorcer. «Je travaillais en bavardant avec
les camarades, racontera-t-il plus tard. L'un d'eux,
à mon insu, prend une grenade et la dégoupille. Puis,
apeuré, il me la tend. Je la saisis machinalement, mais
aussitôt je comprends: elle va exploser. Vite la jeter! Mais
les copains sont là, je risque de les tuer... Soudain, un
formidable coup de gong. Je suis plongé dans les
ténèbres. J'essaie de parler, je n'y parviens
pas. Je me vois mort».
Fils d'un officier de marine, Jacques Lebreton a quitté
le manoir familial de Kerval, près de Brest, en juin 1940,
à 18 ans, pour rejoindre les Forces françaises libres
à Londres. Puis, après un long périple en Moyen
Orient, il s'est trouvé en Libye, face aux troupes du
général allemand Rommel. Pour la première fois,
il affronte la mort: les obus sifflent de toutes parts. Les morts
sont nombreux autour de lui. Il se pose la question de Dieu:
«J'avais reçu une éducation chrétienne
à la maison, puis au collège. Brusquement, à 18
ans, j'étais passé de la vie
protégée à la vie de grand air. Peu à
peu, ma foi s'est étiolée, j'ai cessé
de pratiquer. Mais face au danger, je me posais la question
fondamentale: "Dieu existe-t-il? Qui est-il? Après la
mort, est-ce le trou noir?" La réponse à mes
questions allait m'être donnée d'une
façon inattendue, avec l'explosion de la
grenade».
Après les premiers soins à l'ambulance de
campagne, Jacques Lebreton est évacué sur un
hôpital de Damas. Pendant deux ou trois semaines, il reste
plongé dans une véritable torpeur. Il se doute bien que
ses yeux ont été grièvement atteints, mais il
pense pouvoir retrouver la vue dans six mois ou un an tout au plus.
Le temps arrangera tout. En revanche, il ignore ce qui se cache sous
les énormes pansements qui enveloppent
l'extrémité de ses avant-bras: «Je sentais
encore mes mains comme si elles étaient restées
crispées sur la grenade: c'est l'illusion bien
connue des amputés. Quand je découvris la
vérité, ce fut la révolte. En Libye,
j'avais vu un jour vingt-et-un de mes camarades
volatilisés dans une formidable explosion; je
m'étais dit: "La mort en pleine bataille, ce
n'est rien, on ne la voit pas venir. Ce que je crains le plus,
c'est de perdre un bras ou une jambe. Je ne pourrais pas le
supporter ". Et maintenant, je me retrouvais aveugle et
bi-manchot: une quadruple amputation. À 21 ans! Comment Dieu
pouvait-il permettre une pareille épreuve?»
"ACCEPTER" POUR NE PLUS
"SUBIR"
Toutefois, une religieuse, franciscaine missionnaire de Marie, que
Jacques avait rencontrée pendant un premier séjour
à Damas, apprit qu'il était à
l'hôpital. Elle vint le voir régulièrement.
«Elle me parlait de Job, qui ne maudissait pas Dieu. Elle me
citait la parole de l'Évangile: Si le grain de
blé ne meurt en terre, il ne porte pas de fruit». Le
malade sent ces vérités pénétrer dans son
âme. Il se remet à prier et à fréquenter
les sacrements. Il accepte même de communier deux fois par
semaine, puis tous les jours. Il découvre alors l'amour
qui a poussé Jésus, "l'homme des
douleurs" à mourir pour nous sur la Croix. Il
expérimente une force mystérieuse qui le rapproche du
Christ. Grâce à la vigueur de sa foi retrouvée,
il voit dans ses souffrances une valeur rédemptrice
cachée. Alors, s'appuyant sur la force divine et non sur
sa propre faiblesse, il fait à Dieu l'offrande
héroïque de ses yeux et de ses mains. Il décide de
ne plus "subir" son épreuve mais de
"l'accepter". «L'acceptation est une
victoire. Avant d'être blessé, je connaissais le
rire, mais pas la joie, la vraie joie. Eh bien, j'ai
pleuré de joie sur mon lit d'hôpital. J'ai
même dit à la soeur infirmière: "Je
n'ai pas perdu au change!"»
L'amour transforme les coeurs, et donne tout son
mérite à la souffrance acceptée. Au
témoignage de saint François de Sales:
«L'amour divin non seulement adoucit ce qui est amer, mais
transforme la croix en joie, car Dieu est le Dieu de la joie».
Jacques Lebreton l'a expérimenté. La joie
infusée dans le coeur par la grâce, même au
milieu des souffrances, n'est pas une joie sensible, mais un
contentement paisible et mystérieux, dans la foi, qui a fait
dire à sainte Thérèse de
l'Enfant-Jésus: «Ici-bas tout me fatigue, tout
m'est à charge... Je ne trouve qu'une joie, celle de
souffrir pour Jésus, mais cette joie non sentie est au-dessus
de toute joie!» (Lettre, 12 mars 1889).
Mais lorsque la souffrance ne nous apporte que tristesse et
abattement, rappelons-nous ces autres paroles de la
"petite" Thérèse: «Souffrons, s'il
le faut, avec amertume, sans courage. Jésus a bien souffert
avec tristesse: sans tristesse, est-ce que l'âme
souffrirait?... Il est bien consolant de penser que Jésus, le
divin Fort, a connu toutes nos faiblesses, qu'il a
tremblé à la vue du calice amer, ce calice qu'il
avait autrefois si ardemment désiré» (Lettres, 26
avril 1889, 26 décembre 1896). Aussi, lorsque nous souffrons,
pensons que Jésus est là, compatissant près de
nous, pour nous aider à porter la croix
d'aujourd'hui.
AMPUTÉ DE DIEU
Jacques Lebreton a eu, lui aussi, littéralement, son chemin de
Damas. «Curieusement, faisait-il remarquer, c'est par la
porte Saint-Paul que je suis entré dans cette ville. Saint
Paul y est arrivé aveugle, il y a retrouvé la vue. Moi,
j'y ai trouvé une lumière infiniment plus
précieuse que celle que j'ai perdue». Chaque
année, le 5 novembre, il annoncera à ses amis:
«Aujourd'hui, j'offre le champagne - Pourquoi?
- C'est l'anniversaire du jour où je suis
devenu aveugle!» Dans la foi, il considérait en effet
que, selon ses propres paroles, «la seule infirmité,
c'est d'être amputé de Dieu».
"Être amputé de Dieu", voilà
l'oeuvre du péché mortel. Le Catéchisme
de l'Église Catholique nous enseigne qu'«aux
yeux de la foi aucun mal n'est plus grave que le
péché, et que rien n'a de pires
conséquences pour les pécheurs eux-mêmes, pour
l'Église et pour le monde entier» (1488).
Notre-Seigneur nous a avertis qu'il est préférable
de perdre les mains et les yeux plutôt que d'être
jeté dans la fournaise de feu, c'est-à-dire dans
l'enfer, où nous conduit le péché, qui nous
détourne de Dieu (cf. Mt 5, 29-30). La perte de la vie
éternelle est, sans aucun doute, la plus grande
souffrance pour l'homme, puisque, en la perdant, il perd le
bonheur parfait auquel Dieu le destinait. Jésus est venu nous
libérer de la souffrance définitive: la damnation
éternelle. «Le Fils unique a été
donné à l'humanité pour protéger
l'homme avant tout contre ce mal définitif... La mission
du Fils unique consiste à vaincre le péché et la
mort; il triomphe du péché par son obéissance
jusqu'à la mort, et il triomphe de la mort par sa
résurrection» (Salvifici doloris, 14). En
détruisant le péché, Jésus a
détruit le plus grand des maux et en même temps la
racine de toute souffrance, puisque c'est par le
péché que la souffrance et la mort sont entrées
dans le monde (cf. Ro 5, 12). Aussi est-il possible à tous
ceux qui le veulent, d'obtenir la rémission de leurs
péchés et d'avoir part aux fruits de la
Rédemption. Ce bienfait nous arrive principalement par les
sacrements, canaux de la grâce divine, qui nous purifie, nous
fortifie et fait croître notre âme en sainteté. De
plus, par la prière et la digne réception des
sacrements, le support patient de toute souffrance nous devient
possible.
«Pourquoi Dieu permet-il la souffrance?» demandait-on un
jour à Mère Teresa. «C'est difficile à
comprendre: c'est le mystère de l'amour de Dieu,
c'est pourquoi nous ne pouvons même pas comprendre
pourquoi Jésus a tant souffert, pourquoi il devait passer par
cette solitude de Gethsémani et la souffrance de la
crucifixion. C'est le mystère de son grand amour. La
souffrance que nous voyons maintenant, c'est comme si le Christ
revivait sa Passion en nous. - Comment la souffrance peut-elle
être admirable? - Si elle est acceptée dans le bon
sens, comme venant de la main de Dieu, pour notre sanctification, la
purification de notre âme et aussi la réparation pour
les péchés du monde, alors elle apporte la paix et elle
est admirable. - Mais Dieu n'est-il pas un Dieu
d'amour? - Dieu ne nous donne pas la souffrance pour nous
torturer, mais pour nous attirer à Lui».
UN SERVICE
IRREMPLAÇABLE
Loin d'être inutiles, les personnes qui souffrent
accomplissent un service irremplaçable. «La foi dans la
participation aux souffrances du Christ porte en elle-même la
certitude intérieure que l'homme qui souffre
complète ce qui manque aux épreuves du Christ et
que, dans la perspective spirituelle de l'oeuvre de la
Rédemption, il est utile, comme le Christ, au salut de ses
frères et soeurs» (Salvifici doloris, 27).
C'est pour cela que l'Église s'incline avec
vénération devant ceux qui souffrent: elle voit en eux
les principaux continuateurs de l'oeuvre du Christ-Sauveur.
Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus confiait,
peu avant sa mort: «Jamais je n'aurais cru qu'il
était possible de tant souffrir! Je ne puis m'expliquer
cela que par les désirs ardents que j'ai eus de sauver
des âmes» (30 septembre 1897).
La Très Sainte Vierge Marie, indemne de toute tache de
péché, a été associée très
étroitement à l'oeuvre du salut. «En
Elle, les souffrances innombrables et intenses
s'accumulèrent avec une telle cohésion et un tel
enchaînement que tout en montrant sa foi inébranlable,
elles contribuèrent à la Rédemption de tous. Sa
montée au Calvaire et sa présence au pied de la Croix
ont été une participation tout à fait
spéciale à la mort rédemptrice de son Fils.
Aussi Jésus a-t-il conféré à Marie une
maternité nouvelle -spirituelle et universelle- à
l'égard de tous les hommes» (Salvifici
doloris, 25, 26). C'est pourquoi quiconque recourt à
cette mère si compatissante et si tendre pour ceux qui
souffrent, en obtiendra quelque grâce de consolation.
Mais c'est surtout au Ciel que nous récolterons les
fruits de notre patience à porter la Croix. Saint Jean nous
assure, en effet, dans l'Apocalypse, qu'au ciel Dieu
essuiera toute larme de nos yeux, et qu'il n'y aura plus ni
mort, ni deuil, ni cri, ni douleur (21, 4); et saint Paul
écrit aux Romains: Je pense que les souffrances du temps
présent n'ont pas de proportion avec la gloire future qui
sera révélée en nous (8, 18). Saint Cyprien,
parlant de cette gloire du ciel, s'exprime ainsi: «Quelle
gloire et quelle joie d'être admis à voir Dieu,
d'être honoré, avec le Christ-Seigneur notre Dieu,
de la possession de la joie du salut et de la lumière
éternelle, dans la compagnie des justes et des amis de Dieu,
des joies de l'immortalité acquise»
(Épître 56, 10, 1); et saint Augustin:
«Quelle ne sera pas cette félicité, là
où l'on vaquera aux louanges de Dieu, qui sera tout en
tous! Il sera l'achèvement de nos désirs, Lui qui
sera vu sans fin, qui sera aimé sans ennui, qui sera
loué sans fatigue. Là, nous serons en repos et nous
verrons, nous verrons et nous aimerons, nous aimerons et nous
louerons» (Cité de Dieu, l. 22, c. 30, n. 1,
5).
C'est la grâce que nous demandons à Notre-Dame et
à saint Joseph de vous accorder ainsi qu'à tous
ceux qui vous sont chers, vivants et défunts.