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22 octobre 2006 |
La future Mère Marie de la Passion, Hélène de Chappotin, est née le 21 mai 1839. Autour de son berceau se trouvent ses quatre frères et soeurs ainsi que six cousins et cousines. Un oncle et une tante vivent en effet avec les Chappotin dans un étroit appartement proche de la cathédrale de Nantes (France). La plus grande partie de l'année se passe cependant dans la vaste propriété de famille, le Fort, à quelques kilomètres de la ville. Enfant douée et volontaire, turbulente et entraîneuse, Hélène vibre aux conversations qu'elle entend autour d'elle, imprégnées des souvenirs de la Révolution et de la chouannerie.
Son coeur se brise d'amour
Mais cette même année, commence pour Hélène une période douloureuse, marquée par plusieurs deuils. «En face de moi, écrira Hélène, le vide se faisait toujours plus grand. Qu'est-ce qui valait la peine d'être aimé? Cette énigme de mon enfance se faisait toujours plus terrible». En avril 1856, elle suit la retraite annuelle des Enfants de Marie, à Nantes. Dès l'ouverture de celle-ci, le prédicateur se fait prophétique: «Dans cette chapelle, il y a une âme que Dieu cherche, veut, réclame. Tous nous allons prier pour elle pendant la bénédiction du Saint-Sacrement». Sans hésitation, Hélène se dit: «C'est moi, cette âme, c'est pour moi qu'on va prier». Elle ajoutera toutefois: «Avec cette conviction, je fus plus enfant, plus rieuse que jamais, je dissipais les autres. Rien pour Dieu jusqu'au dernier sermon, rien... Mais lorsque commença le dernier Salut du Très Saint-Sacrement, il me semble que je dus avoir quelque chose de la grâce de saint Paul sur le chemin de Damas. Je me mets à genoux, froide encore. M'arrive cette pensée: «Je suis Celui qui t'aimera toujours plus que tu ne L'aimeras, Celui dont la Beauté est sans tache, sans mécompte, car Je suis l'Infini, Dieu». Je n'ai rien entendu, c'était une pensée d'une minute, mais qui fit de moi une autre créature». La vie d'Hélène se métamorphose. Disparus l'ennui, la nonchalance; sa vie est désormais transformée par l'amour de Dieu. Et un jour, une nouvelle lumière lui vient: «Que me dois-tu pour m'être ainsi emparé de toi?» lui demande Jésus. La vie religieuse se montre devant elle. «Le don entier de moi-même peut seul payer Celui qui s'est donné tout entier à moi», répond-elle. Et de même que la Beauté de Dieu s'était imposée à son amour, de même la vie religieuse s'impose à sa conscience, et même à ses désirs.
Hélène approfondit sa vie spirituelle: longues heures de prière, pénitences... Sa famille s'aperçoit vite de son changement, mais la jeune fille ne parle pas de sa vocation: elle sait que sa mère y est farouchement opposée. À la fin de 1858, le Père Lavigne, son confesseur, lui demande d'aller faire une retraite de discernement chez les Dames du Cénacle à Paris. Hélène en informe ses parents qui acceptent. Mais peu avant le départ, Madame de Chappotin est terrassée par une congestion cérébrale qui l'emporte au bout de huit jours. Hélène reste alors auprès de son père.
Nom nouveau
En 1864, elle apprend l'existence de la Société de Marie Réparatrice, vouée à l'adoration du Très Saint-Sacrement en réparation des péchés du monde, avec Marie au pied de la croix, et selon les Constitutions de saint Ignace. Elle rejoint alors le noviciat des Réparatrices à Toulouse. Sa prise d'habit a lieu le 15 août suivant: on lui donne le nom de soeur Marie de la Passion. Au début de 1865, elle est désignée pour aller à la mission du Maduré, au sud de l'Inde. Dès 1859 en effet, à la demande des Pères jésuites, la Société de Marie Réparatrice a envoyé un premier groupe de Soeurs au Maduré pour s'occuper des nombreuses jeunes veuves et des jeunes filles du pays. Dans un contexte géographique, culturel et religieux qui leur est inconnu, elles doivent adapter les formes de leur vie religieuse. Le 3 mai 1866, Marie de la Passion prononce ses premiers voeux de religion et presque aussitôt, est nommée supérieure de la maison de Tuticorin. Son action y est très appréciée et, en janvier 1867, on la nomme supérieure provinciale des trois maisons du Maduré.
Mère Marie de la Passion a de nombreuses qualités pour faire face à la situation, mais son extrême sensibilité lui cause de profondes douleurs. Sa santé fragile est éprouvée par le climat: violents maux d'estomac ou de tête, maladie du coeur... Il lui faut répondre aux besoins matériels et spirituels des familles: catéchismes, retraites, activités scolaires, dispensaires, refuges pour les femmes... Son action s'étend au soin de la trentaine de Soeurs réparties en trois communautés. Elle harmonise, avec beaucoup de souplesse, prière, adoration eucharistique et apostolat. Le climat de charité qu'elle instaure dans les communautés provoque l'admiration des visiteurs: «Quand on entre chez vous, affirme aux Soeurs un évêque, on est saisi, on sent quelque chose de particulier... c'est la charité qui règne dans cet établissement».
Décision difficile
Pendant les démarches romaines, les Soeurs, mal logées, souffrent de la faim et du froid, mais bientôt les autorités se montrent favorables: dès le 5 janvier 1877, l'autorisation est donnée de fonder l'Institut des Missionnaires de Marie, exclusivement voué à la mission. Marie de la Passion rédige un règlement de vie à soumettre à Mgr Bardou. À la base, elle met l'offrande de soi sans réserve pour l'Église et le salut du monde, puis l'imitation de Marie, suivant Jésus jusqu'au calvaire. Des convictions se sont faites dans son esprit: une préparation spécifique est nécessaire pour les missionnaires; il faut aussi une meilleure connaissance des horizons culturels du pays de la mission.
La raison de l'activité missionnaire de l'Église, «découle de la volonté de Dieu, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. Car il n'y a qu'un seul Dieu, et un seul médiateur entre Dieu et les hommes, l'homme Jésus-Christ, qui s'est livré en rançon pour tous (1 Tm 2, 4-5); et il n'existe de salut en aucun autre (Ac 4, 12). Il faut donc que tous se convertissent au Christ, connu par la prédication de l'Église, et qu'ils soient eux aussi incorporés par le baptême à l'Église, qui est son Corps... Bien que Dieu puisse par des voies connues de Lui, amener à la foi, sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu (He 11, 6), des hommes qui, sans faute de leur part, ignorent l'Évangile, la nécessité incombe cependant à l'Église (cf. 1 Co 9, 16) et en même temps elle en a le droit sacré d'évangéliser, et par conséquent son activité missionnaire garde, aujourd'hui comme toujours, toute sa force et sa nécessité» (Concile Vatican II, Décret Ad Gentes, n. 7).
Un bonheur et une grâce
Tout semble aller pour le mieux. Mais dès novembre 1882, la faveur dont jouit la nouvelle congrégation à Rome, réveille les suspicions qui planent sur sa fondation depuis la séparation d'avec les Filles de Marie Réparatrice. Des voix malveillantes imputent à une ambition personnelle les desseins de la fondatrice. Le 16 mars 1883, Marie de la Passion est déposée de sa charge de Supérieure générale et interdiction lui est faite d'écrire à ses Filles. Peu après, la Congrégation de la Propagande tranche un litige financier avec la société de Marie Réparatrice au désavantage des Missionnaires de Marie, décision humainement désastreuse pour celles-ci.
Le grand missionnaire
En août 1885, l'Institut est officiellement placé sous la direction du Ministre général des Franciscains. Commence alors un magnifique essor missionnaire. En 1886, quatre fondations sont réalisées: Ceylan (deux fondations), la Chine et Paris. Les séparations qu'exigent les départs font beaucoup souffrir Marie de la Passion qui aime personnellement chacune de ses Filles. Mais jamais ne sera entamé l'amour maternel et fraternel que l'immense correspondance de la fondatrice entretiendra constamment dans la Congrégation. À partir de 1886, les demandes de fondation ne cessent d'affluer, chaque semaine, puis presque quotidiennement. Les fondations réalisées en Europe ne sont pas seulement considérées comme pépinières de vocations pour les pays de mission; elles répondent aux besoins de l'évangélisation des quartiers pauvres des grandes villes. Pour subvenir aux besoins matériels considérables, Marie de la Passion recourt au travail: «Ce qu'il faut coûte que coûte, c'est travailler, et trouver de l'ouvrage suffisamment pour vivre». Les Soeurs s'adonnent donc aux travaux de dessin, peinture, couture, lithographie, typographie, tissage, etc. Mère Marie de la Passion organise aussi la formation missionnaire de ses Soeurs; elle rédige un «Coutumier de la Maîtresse des Novices», véritable traité de formation spirituelle, ainsi que d'autres écrits spirituels.
En 1890, l'Institut reçoit son statut de droit pontifical: il compte alors 17 maisons et 495 Soeurs. Marie de la Passion attribue tout à Dieu. Cependant, au fond de son âme, une oeuvre de purification se poursuit. D'un côté, elle veut passionnément Dieu, son amour, sa gloire et elle s'abîme dans le silence de l'adoration; d'un autre côté, elle ne sait ce que le Seigneur pense d'elle et doute même de son salut éternel. Le Père Bernardin, qui passe par de semblables souffrances spirituelles, lui dit: «Allons, finissez-en une fois pour toutes, faites l'offrande perpétuelle d'abandon de votre âme, de votre être, de votre éternité, à Dieu».
«Marchez à la suite de Jésus!»
Au contact avec les pauvres, spécialement dans les grandes villes, Marie de la Passion se préoccupe de la question sociale. Le sort de la femme lui tient particulièrement à coeur. Elle encourage la création d'écoles professionnelles et d'ateliers où les femmes pourront apprendre un métier et recevoir un juste salaire. «Dans le christianisme, disait le Pape Paul VI, plus que dans toute autre religion, la femme a dès les origines un statut spécial de dignité, dont les aspects nombreux et marquants sont attestés dans le Nouveau Testament... Il apparaît avec évidence que la femme est appelée à faire partie de la structure vivante et opérante du christianisme d'une façon si importante qu'on n'en a peut-être pas encore discerné toutes les virtualités» (6 décembre 1976).
En 1900, la grâce du martyre est donnée aux Soeurs de l'Institut, en Chine: à Tai-Yuan-Fou, la guerre des Boxers provoque le massacre de toute la mission, notamment des sept Soeurs arrivées l'année précédente. Au milieu de ses larmes, la fondatrice s'écrie: «Maintenant, je puis dire que j'ai sept vraies franciscaines missionnaires de Marie! Leur martyre parle de lui-même. Par leur vocation, elles s'étaient offertes pour l'Église et les âmes. Elles ont été jusqu'au bout de l'holocauste...» Ces religieuses martyres ont été canonisées le 1er octobre 2000.
Usée par les fatigues de ses incessants voyages et du labeur quotidien, Marie de la Passion meurt à San Remo (Italie), le 15 novembre 1904, laissant environ trois mille religieuses réparties en quatre-vingt-six fondations sur tous les continents.
Lors de la béatification de Mère Marie de la Passion, le Pape Jean-Paul II disait: «Le premier service à rendre à la mission est la recherche sincère et constante de la sainteté. Nous ne pouvons pas témoigner avec cohérence de l'Évangile si, auparavant, nous ne le vivons pas fidèlement». Ces paroles font écho à l'enseignement du Concile Vatican II: «Tous les fidèles, partout où ils vivent, sont tenus de manifester, par l'exemple de leur vie et le témoignage de leur parole, l'homme nouveau qu'ils ont revêtu par le baptême et la force du Saint-Esprit qui les a fortifiés par la Confirmation, afin que les autres, considérant leurs bonnes oeuvres, glorifient le Père (cf. Mt 5, 16) et perçoivent plus pleinement le sens authentique de la vie humaine et le lien universel de communion entre les hommes» (Ad Gentes, n. 11).
Demandons à la Bienheureuse Marie de la Passion, de nous obtenir la grâce de vivre conformément à l'Évangile, avec un zèle ardent du salut des âmes.