2 février 1998
Présentation du Seigneur


Bien cher Ami de l'Abbaye Saint-Joseph,

Au cours des Journées Mondiales de la Jeunesse, en août dernier, le Pape Jean-Paul II disait: «Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres puisque l'amour vient de Dieu. Tous ceux qui aiment sont enfants de Dieu et ils connaissent Dieu. Celui qui n'aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est Amour (1 Jn 4, 7-8). Cette parole de l'Apôtre est vraiment le coeur de la Révélation». Et, pour donner un exemple tangible d'amour de Dieu et du prochain, le Saint-Père procédait à la béatification de Frédéric Ozanam dans la cathédrale Notre-Dame de Paris.

Dans le regard d'une mère 

Bien que français, Jean-Antoine Ozanam et son épouse Marie vivent à Milan lorsque naît leur fils Frédéric, en 1813. Ils reviendront à Lyon en 1816. L'éducation que Frédéric reçoit de ses parents, inlassablement dévoués à Dieu et aux pauvres, le marque profondément: «C'est sur les genoux de ma mère que j'ai appris votre crainte, Seigneur, et dans ses regards votre amour». Mais l'enfant est né chétif. À six ans une fièvre typhoïde le terrasse, et c'est grâce à l'intervention miraculeuse de saint Jean-François Régis, ardemment prié par les siens, qu'il guérit de cette grave maladie.

D'une pureté angélique, d'une sincérité sans artifice, rempli d'une tendre compassion pour toute souffrance, Frédéric n'a cependant pas un caractère facile. Dans une lettre à un ancien camarade de classe, il se décrit ainsi: «Je ne fus jamais plus méchant qu'à l'âge de huit ans. J'étais devenu entêté, colèreux, désobéissant. On me punissait, je me raidissais contre la punition  J'étais paresseux au suprême degré. Il n'y avait pas d'espiègleries qui ne me vinssent à l'esprit». À neuf ans, son père l'inscrit au collège royal de Lyon pour y suivre la classe de cinquième. Son caractère s'assouplit, grâce à la bonté de ses professeurs.

Le vrai ne contredit pas le vrai

À quinze ans, Frédéric traverse une période de doutes contre la foi. Influencé par le climat d'incrédulité qui règne, il finit par se demander pourquoi il croit. Les découvertes récentes de la science ne contredisent-elles pas la foi? La raison peut-elle connaître avec certitude l'existence de Dieu?  Ces questions le préoccupent. Au plus fort de l'épreuve, il promet au Seigneur, s'il daigne faire briller la vérité à ses yeux, de consacrer sa vie entière à la défendre. Dieu l'entend et le conduit à l'abbé Noirot. Ce prêtre, professeur de philosophie, lui apprend à étayer sa foi par un usage correct de sa raison. On pense parfois qu'entre foi et raison, il faut choisir; mais c'est à tort. «Bien que la foi soit au-dessus de la raison, enseigne le Concile Vatican I, il ne peut jamais y avoir de vrai désaccord entre elles. Puisque le même Dieu qui révèle les mystères et communique la foi a fait descendre dans l'esprit humain la lumière de la raison, Dieu ne pourrait se nier Lui-même ni le vrai contredire jamais le vrai» (Catéchisme de l'Église Catholique, CEC 159). «Avant même de Se révéler à l'homme en paroles de vérité, Dieu Se révèle à lui par le langage universel de la Création, oeuvre de Sa Parole, de Sa Sagesse: l'ordre et l'harmonie du cosmos - que découvrent et l'enfant et l'homme de science - la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie (en raison d'une certaine ressemblance), contempler leur Auteur (Sg 13, 5)» (id., 2500).

L'abbé Noirot aime à prendre Frédéric pour compagnon de ses promenades. Alors s'agitent entre le maître et le disciple les questions de l'harmonie de la science et de la foi. Peu à peu, les doutes de Frédéric cèdent la place à la certitude. «Depuis quelque temps, écrira-t-il plus tard, je sentais en moi-même le besoin de quelque chose de solide où je pusse m'attacher et prendre racine, pour résister au torrent du doute. Et voici qu'aujourd'hui mon âme est remplie de joie et de consolation. D'accord avec ma foi, ma raison a retrouvé présentement ce catholicisme qui me fut enseigné par la bouche d'une excellente mère et qui fut si cher à mon enfance».

Les assauts de la fausse science

En 1830, M. et Mme Ozanam envoient leur fils à Paris afin qu'il y étudie le Droit. Là, Frédéric réunit un groupe de jeunes catholiques intelligents et fermes: «Nous éprouvions le besoin de fortifier notre foi au milieu des assauts que lui livraient les systèmes divers de la fausse science». Ils instaurent des "Conférences d'Histoire et de Littérature", c'est-à-dire des réunions «d'amis travaillant ensemble à l'édification de la Science sous l'étendard de la pensée catholique». La formation doctrinale est, en effet, d'une grande importance, car les intelligences ont besoin d'être éclairées par les vérités révélées, sur Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ et son Église. Sans cette lumière de la foi, l'homme est aveugle, comme l'écrivait le Pape saint Pie X: «Là où l'esprit est enveloppé des ténèbres d'une épaisse ignorance, il est impossible que subsistent une volonté droite ou de bonnes moeurs... Si la lumière de la foi n'est pas complètement éteinte, elle donne l'espoir d'un amendement des moeurs corrompues; mais si les deux s'unissent: corruption des moeurs et défaillance de la foi par ignorance, à peine y aura-t-il place au remède, et le chemin de la perdition est ouvert» (Encyclique Acerbo nimis, 15 avril 1905). La connaissance des vérités chrétiennes s'acquiert par l'étude de l'apologétique (science qui démontre l'origine divine du Christianisme), de l'histoire, mais surtout d'un exposé synthétique de la doctrine catholique tel que le Catéchisme.

Lors de la publication du Catéchisme de l'Église Catholique, le Pape Jean-Paul II écrivait: «Un catéchisme doit présenter fidèlement et organiquement l'enseignement de l'Écriture Sainte, de la Tradition vivante dans l'Église et du Magistère authentique, de même que l'héritage spirituel des Pères, des saints et des saintes de l'Église, pour permettre de mieux connaître le mystère chrétien et de raviver la foi du peuple de Dieu... Puisse la lumière de la vraie foi délivrer l'humanité de l'ignorance et de l'esclavage du péché pour la conduire à la seule liberté digne de ce nom: celle de la vie en Jésus-Christ sous la conduite de l'Esprit-Saint, ici-bas et dans le Royaume des cieux, dans la plénitude du bonheur de la vision de Dieu face à face!» (Jean-Paul II, 11 octobre 1992).

«Le catholicisme est mort!»

Mais la formation doctrinale et les échanges historiques avec ses amis de toute croyance ne suffisent bientôt plus à Ozanam. Au cours des "Conférences d'Histoire", des auditeurs objectent: «Vous avez raison, si vous parlez du passé: le Catholicisme a fait autrefois des prodiges; mais aujourd'hui, il est mort. Et en effet, vous qui vous vantez d'être catholiques, que faites-vous? Où sont les oeuvres qui démontrent votre foi et qui peuvent nous la faire respecter et admettre?» Touché par ce reproche providentiel, Ozanam s'écrie: «Pour que notre apostolat soit béni de Dieu, une chose lui manque: les oeuvres de bienfaisance. La bénédiction du pauvre est celle de Dieu». Et, sans tarder davantage, il se met à l'oeuvre. Avec un ami qui partage sa chambre d'étudiant, il porte chez un pauvre homme le peu de bois de chauffage qui lui reste pour les derniers mois de l'hiver.

«En reconnaissant dans la foi leur dignité nouvelle, enseigne le Catéchisme de l'Église Catholique, les chrétiens sont appelés à mener désormais une vie digne de l'Évangile du Christ (Ph 1, 27). Par les sacrements et la prière, ils reçoivent la grâce du Christ et les dons de son Esprit qui les en rendent capables. À la suite du Christ et en union avec Lui, ils peuvent chercher à imiter Dieu comme des enfants bien-aimés et suivre la voie de l'amour (Ep 5, 1), en conformant leurs pensées, leurs paroles et leurs actions aux sentiments qui sont dans le Christ Jésus (Ph 2, 5) et en suivant ses exemples» (CEC, 1692, 1694). Or, «Jésus est envoyé pour porter la bonne nouvelle aux pauvres (Lc 4, 18). Jésus partage la vie des pauvres, de la crèche à la croix; il connaît la faim, la soif et le dénuement. Plus encore: il s'identifie aux pauvres de toutes sortes et fait de l'amour actif envers eux la condition de l'entrée dans son Royaume» (CEC, 544).

«Vous êtes nos maîtres»

Aussi, pour Ozanam, les oeuvres de charité sont-elles le moyen concret d'aimer le Christ dans ses membres souffrants: «Les pauvres, nous les voyons des yeux de la chair. Ils sont là. Nous pouvons mettre le doigt et la main dans leurs plaies, et les traces de la couronne d'épines sont visibles sur leurs fronts. Nous devrions tomber à leurs pieds et leur dire avec l'Apôtre: "Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu! Vous êtes nos maîtres et nous serons vos serviteurs..."». Le 23 avril 1833, Frédéric et six de ses amis inaugurent une «Conférence de charité», sous le patronage de saint Vincent de Paul. Ainsi naissait l'oeuvre des Conférences de Saint-Vincent de Paul qui compte aujourd'hui 800000 membres répartis en 47600 Conférences, dans 132 pays. «Je veux, avait dit Ozanam, enserrer le monde entier dans un réseau de charité». «Ce fut toujours un sujet de stupeur pour qui étudie l'histoire de l'Église - et pour le croyant une confirmation de son origine divine - le fait de l'empressement de la charité chrétienne à offrir de tous temps des hommes et des oeuvres pour le soulagement de toutes les misères», disait Pie XII, le 27 avril 1952.

À l'aumône matérielle, les nouveaux "confrères" joignent la miséricorde spirituelle: «Instruire, conseiller, consoler, conforter sont des oeuvres de miséricorde spirituelle, comme pardonner et supporter avec patience» (CEC, 2447). «Certes, disait le Pape saint Pie X, la pitié que nous témoignons aux pauvres en soulageant leurs misères est grandement louée par Dieu; mais qui niera la supériorité du zèle et du labeur par lequel nous ménageons aux âmes, par notre enseignement et nos conseils, non les biens éphémères du corps, mais les biens éternels? Rien ne peut être plus désirable ni plus agréable à Jésus-Christ, Sauveur des âmes, qui dit de lui-même par Isaïe: Il m'a envoyé évangéliser les pauvres (Lc 4, 18)» (Encyclique Acerbo nimis).

Égoïsme ou sacrifice

Les secours matériels et spirituels apportés aux pauvres manifestent la vitalité de la charité chrétienne. Mais Ozanam élargit ses vues et, face à la situation de son époque, considère les exigences de la charité au plan social et politique: «La question qui divise les hommes de nos jours, dit-il, n'est pas une question de formes politiques, c'est une question sociale: c'est de savoir qui l'emportera de l'esprit d'égoïsme ou de l'esprit de sacrifice, si la société ne sera qu'une grande exploitation au profit des plus forts ou une consécration de chacun au service de tous».

La pensée et l'action de Frédéric Ozanam et de ses compagnons nous offrent un exemple à imiter en tenant compte des conditions nouvelles de la société contemporaine. En effet, si les injustices sociales du siècle dernier ne sont pas encore toutes surmontées, il s'y ajoute de nos jours d'autres désordres non moins graves. Le Pape Jean-Paul II nous invite à les repérer pour y porter remède: «Conduisez-vous en enfants de lumière  Discernez ce qui plaît au Seigneur, et ne prenez aucune part aux oeuvres stériles des ténèbres (Ep. 5, 8. 10-11). Dans la situation sociale actuelle, marquée par un affrontement dramatique entre la "culture de la vie" et la "culture de la mort", il faut développer un sens critique aigu, permettant de discerner les vraies valeurs et les besoins authentiques. Il est urgent de se livrer à une mobilisation générale des consciences et à un effort commun d'ordre éthique (moral), pour mettre en oeuvre une grande stratégie pour le service de la vie» (Encyclique Evangelium vitæ, 15 mars 1995, n. 95).

Maux d'aujourd'hui

«L'exploitation au profit des plus forts», dont parlait Ozanam, apparaît aujourd'hui dans l'élimination des êtres faibles que sont les enfants à naître. C'est pourquoi l'Église ne cesse de dénoncer le crime de l'avortement. Elle exhorte tous les hommes et spécialement les chrétiens à mettre en oeuvre leur ingéniosité pour secourir les femmes enceintes exposées à ce drame, et pour les assister dans l'accueil et l'éducation de leur enfant. Le mépris de la vie se manifeste aussi dans l'euthanasie. La mission des chrétiens est de venir en aide à tous ceux que ce mal menace: malades en phase terminale, personnes âgées, handicapés, etc. Un accompagnement moral et spirituel, des soins palliatifs adaptés peuvent être d'un grand secours dans ce domaine.

La toxicomanie (drogue) est également un fléau de la société moderne. Il atteint tous les milieux et toutes les régions du monde. Dès l'école, l'usage de certaines drogues se banalise. La distinction entre drogues douces et drogues dures favorise ce mal. Or, fait remarquer Jean-Paul II, «une telle distinction néglige et atténue les risques inhérents à toute prise de produit toxique, en particulier "les conduites de dépendance", qui reposent sur les mêmes structures psychiques, "l'atténuation de la conscience et l'aliénation de la volonté et de la liberté personnelles", quelle que soit la drogue». Une enquête récente a montré que plus de 90% des héroïnomanes (l'héroïne est une "drogue dure") ont commencé par prendre une drogue douce comme le cannabis. Le phénomène de la drogue est un mal d'une particulière gravité. De nombreux jeunes et adultes en sont morts ou vont en mourir pendant que d'autres se trouvent diminués dans leur être intime et dans leurs capacités, esclaves d'un besoin qui les pousse à chercher dans la prostitution ou la délinquance le moyen de payer leur dose quotidienne. Le manque de propositions humaines et spirituelles vigoureuses entraîne les jeunes à chercher dans l'usage de la drogue, un plaisir immédiat qui leur donne l'illusion d'échapper à la réalité. Peu à peu, ils en viennent à penser que tous les comportements sont équivalents, sans parvenir à différencier le bien du mal et sans avoir le sens des limites morales. Aussi, tous les éducateurs doivent-ils intensifier le travail de formation des consciences, en proposant aux jeunes la vérité sur Dieu, sur la religion et sur l'homme. La réforme de la civilisation est une oeuvre religieuse au premier chef, car «pas de vraie civilisation sans civilisation morale, et pas de vraie civilisation morale sans la vraie religion: c'est une vérité démontrée, c'est un fait d'histoire» (Saint Pie X, Lettre sur le Sillon, 25 août 1910).

«L'aimable soeur, l'heureux frère!»

Quelques années passent. Ozanam a reçu deux fois le grade de docteur; brillant agrégé de la Faculté de Paris, il est en possession de la chaire de Droit Commercial à Lyon, demain il sera professeur à la Sorbonne. Mais son état de vie n'est pas fixé et il hésite entre la vocation religieuse et le mariage. Lorsqu'en 1839, le Père Lacordaire s'emploie à restaurer en France l'Ordre dominicain, Ozanam s'en fait envoyer la Règle. Il échange plusieurs lettres avec l'éminent prédicateur. La consécration totale à Dieu, par le voeu de chasteté, attire Frédéric. D'un autre côté, il réfléchit sur l'union conjugale pour laquelle il a d'abord de fortes réticences.

Peu à peu, au contact d'amis qui se marient, ses idées évoluent. Il écrit à l'un d'eux: «Vous puiserez dans la tendresse de celle qui va s'unir à vous des consolations aux jours mauvais, vous trouverez dans les exemples de cette compagne du courage dans les temps périlleux, vous serez son ange gardien, elle sera le vôtre». Un jour, rendant visite au recteur de l'Académie de Lyon, M. Soulacroix, il aperçoit, par hasard, une jeune fille qui donne tendrement ses soins à son frère paralysé. «L'aimable soeur et l'heureux frère! pense-t-il, comme elle l'aime!» C'est l'image vivante de la charité qui vient de lui apparaître en Amélie Soulacroix, fille du recteur. Le souvenir de cette scène ne le quitte plus. Cette jeune fille réalise l'idéal qu'il s'est fait de la femme chrétienne. Le mariage avec Amélie a lieu le 23 juin 1841.

La nomination en janvier 1841 de Frédéric Ozanam comme professeur d'histoire des littératures étrangères à la Sorbonne, lui fournit le moyen de répondre à sa vocation d'apologiste. Il va s'appliquer à mettre en valeur la religion Catholique à partir de l'histoire. Voici ce qu'il écrit en 1846: «Toute l'irréligion en France procède encore de Voltaire et je ne pense pas que Voltaire ait de plus grand ennemi que l'histoire. Et comment ses disciples n'auraient-ils pas peur de ce passé qu'ils outragent, et qui les écraserait s'ils osaient s'en approcher!... Grattons le badigeon que la calomnie a passé sur les figures de nos pères dans la Foi et quand ces images brilleront de tout leur éclat, nous verrons bien si la foule ne viendra pas les honorer». L'influence civilisatrice de l'Église est pour Ozanam une preuve apologétique de poids, constatable par tout historien impartial. Aussi entreprend-il d'enseigner puis d'écrire l'histoire du Moyen-Âge, du Ve au XIIIe siècle, ouvrage que sa mort laissera inachevé: «Toute la pensée de mon livre, dit-il, est de montrer comment le christianisme sut tirer des ruines romaines et des tribus campées sur ces ruines, une société nouvelle, capable de posséder le vrai, de faire le bien et de trouver le beau». L'Église ne redoute pas la vérité de l'histoire. Elle sait que ses membres sont pécheurs et ne se comportent pas toujours selon son enseignement. Mais elle sait aussi que sa doctrine spirituelle et sociale est divine et a produit des fruits abondants.

«Je viens»

Par une disposition mystérieuse de la Providence, cette vie si pleine devait bientôt s'achever. En 1852, Frédéric a trente-neuf ans. Il n'a jamais eu beaucoup de santé. Tout ce qu'il a fait, il l'a fait en souffrant; son teint livide le proclame assez haut. Une pleurésie va l'emporter en 18 mois. Le jour de ses quarante ans, 23 avril 1853, il rédige son testament: «Je sais, écrit-il, que j'ai une femme jeune et bien-aimée, une charmante enfant, beaucoup d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits précisément au point où ils pourraient servir de fondement à un ouvrage longtemps rêvé. Voilà cependant que je suis pris d'un mal grave, opiniâtre... Faut-il, mon Dieu, quitter tous ces biens que vous-même m'avez donnés? Ne voulez-vous point, Seigneur, d'une partie du sacrifice? Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections déréglées? N'accepteriez-vous point l'holocauste de mon amour-propre littéraire, de mes ambitions académiques, de mes projets même d'étude, où se mêle peut-être plus d'orgueil que de zèle pour la vérité? Si je vendais la moitié de mes livres pour en donner le prix aux pauvres; et si, me bornant à remplir les devoirs de mon emploi, je consacrais tout le reste de ma vie, à visiter les indigents, à instruire les apprentis..., Seigneur, seriez-vous satisfait, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès de ma femme et d'achever l'éducation de mon enfant? Peut-être, mon Dieu, ne le voulez-vous point. Vous n'acceptez point ces offrandes intéressées... C'est moi que vous demandez... Je viens». Le 8 septembre 1853, vers vingt heures, en la fête de la Nativité de la Très Sainte Vierge, Frédéric Ozanam exhale doucement un long soupir. C'est le dernier. Marie est venue chercher son enfant bien-aimé et l'introduire dans l'inexprimable joie de l'Infini.

«À la sueur de nos visages»

Dans l'homélie prononcée à l'occasion de la béatification de Frédéric Ozanam, le Saint-Père disait de lui: «Il aimait tous les démunis... Il rejoignait l'intuition de Monsieur Vincent: "Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages"... Il a eu le courage lucide d'un engagement social et politique de premier plan, à une époque agitée de la vie de son pays, car aucune société ne peut accepter la misère comme une fatalité sans que son honneur n'en soit atteint... L'Église confirme aujourd'hui le choix de vie chrétienne qu'il a emprunté».

Nous prions le bienheureux Frédéric Ozanam de vous inspirer un choix de vie chrétienne conforme à l'Évangile pour le soulagement des misères que souffrent les hommes d'aujourd'hui, et pour leur salut éternel. Nous recommandons à saint Joseph tous ceux qui vous sont chers, vivants et défunts.

Dom Antoine Marie osb.

Dom Antoine Marie osb, abb

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