Blason  Abbaye Saint-Joseph de Clairval

21150 Flavigny-sur-Ozerain

France


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25 janvier 2017
fête de la conversion de saint Paul


Bien cher Ami de l'Abbaye Saint-Joseph,

«Si les forces du mal ne cessent, au cours des siècles, leurs attaques contre l’œuvre du divin Rédempteur, Dieu ne manque pas de répondre aux prières angoissées de ses fils en danger, suscitant des âmes riches en dons de la nature et de la grâce, qui sont pour leurs frères un réconfort et une aide », déclarait le vénérable Pie XII, lors de la canonisation de Pierre Chanel, le 12 juin 1954. Ce missionnaire a eu « l’honneur d’être le premier à verser son sang pour la foi en Océanie. À peine avait-il accompli le sacrifice de sa vie dans l’île de Futuna, jusqu’alors réfractaire à la grâce, que sur-le-champ se leva une moisson d’une richesse au-delà de toute prévision. »
Pierre voit le jour le 12 juillet 1803, au hameau de Cuet, commune de Montrevel, aujourd’hui dans le diocèse de Belley-Ars. Il est le cinquième des huit enfants de Claude-François Chanel et de Marie-Anne Sibellas. Celle-ci apprend à ses enfants l’amour de Dieu et de la Sainte Vierge, la crainte de l’enfer et le désir du ciel. Elle leur recommande de fuir le péché qui offense Dieu. En 1812, l’abbé Trompier, curé de Cras, propose à Pierre de venir rejoindre un groupe de garçons qui étudient chez lui en vue du sacerdoce. En 1819, Pierre continue ses études au petit séminaire de Meximieux ; il y perçoit le premier appel à partir dans les missions d’outre-mer. Il fait sa philosophie à Belley, avant de rejoindre le grand séminaire de Brou, en 1824.
Le 15 juillet 1827, Pierre est ordonné prêtre par Mgr Devie, premier évêque de Belley. Le diocèse de Belley (Ain) avait été détaché en 1822 du diocèse de Lyon dont il faisait partie. L’abbé Chanel, nommé vicaire à Ambérieux, gagne aussitôt l’estime des paroissiens. Les pénitents accourent à son confessionnal. Il attire surtout les enfants et les jeunes gens par sa bonté et sa douceur. Il choisit pour devise : « Aimer Marie et la faire aimer. » Aussi inaugure-t-il dans la paroisse la dévotion du mois de Marie qui ne se pratiquait pas jusqu’alors. Zélé pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, il ne ménage pas sa santé, qui finit par s’en ressentir. Loin de chercher quelque repos, il pense toujours davantage aux missions d’outre-mer et s’en ouvre à Mgr Devie. À défaut de l’envoyer dans une mission lointaine, l’évêque le nomme, en 1828, curé de Crozet, à l’extrémité du diocèse, près de Genève. Cette nomination n’est pas du goût des parents de Pierre, qui s’en plaignent au vicaire général. Le jeune prêtre se rend auprès d’eux pour les consoler et s’opposer à toute demande de changement. « Si je me rapprochais davantage de mes parents, avouera-t-il, je m’éloignerais d’autant du Bon Dieu. » L’abbé Chanel trouve sa nouvelle paroisse dans un état lamentable. Les dimanches et les fêtes, l’église est presque vide, certains même travaillent comme les autres jours. Les enfants, oisifs et livrés à eux-mêmes, ne pensent qu’à s’amuser et apprennent le mal. L’abbé se rend en pèlerinage à Annecy, sur le tombeau de saint François de Sales qui, jadis, avait visité sa paroisse ; il se confie à la Sainte Vierge, et fait prier les communautés religieuses pour obtenir la conversion de ses ouailles.


Par sa bonté et sa douceur

Attentif à visiter toutes les familles, les pauvres, les malades surtout, Pierre accorde aux enfants la plus délicate attention. Il sait si bien les attirer pour les instruire qu’ils ne veulent plus le quitter. Après avoir jeté les fondements d’une éducation chrétienne, l’abbé Chanel s’attaque aux désordres les plus scandaleux de sa paroisse, tout en s’inspirant de ces paroles de la Sainte Écriture : La sagesse atteint avec force d’un bout du monde à l’autre, et dispose tout avec douceur (Sg 8, 1). Aussi se fait-il une loi rigoureuse de ne proférer aucun blâme, aucune plainte envers ses paroissiens. Il n’en parle qu’avec les sentiments du meilleur des pères, et l’on se persuade à juste titre qu’il aime tout le monde. Un prêtre originaire de Crozet écrira : « Ce fut surtout par sa bonté et sa douceur qu’il réforma la paroisse au point de vue moral et religieux. Sa vie pastorale est une manifestation de la mansuétude et de la charité du Sauveur. Il était si bon qu’il avait la clé de tous les cœurs… Quel bien cette charité douce et active n’a-t-elle point opéré dans la paroisse ! Elle l’a entièrement renouvelée. »
Aux yeux de Pierre, l’ignorance est le grand ennemi de la religion. Plusieurs fois par semaine, il fait le catéchisme aux enfants ; chaque dimanche, il monte en chaire, à la Messe et après les Vêpres, pour instruire ses paroissiens. Le plus souvent, il parle de l’importance du salut éternel, de la prière, de la justice et de la miséricorde de Dieu, de la dévotion à la Sainte Vierge, du respect humain (c’est-à-dire la crainte de laisser voir qu’on est chrétien). Ne se sentant pas capable, à lui seul, de renouveler profondément sa paroisse, il lui procure le bienfait d’une mission paroissiale prêchée par de zélés confrères. Le succès espéré ne se fait pas attendre.


« Venez nous instruire ! »

Cependant, le désir des missions lointaines ne quitte pas son cœur. Il dit un jour à des amis : « Je vois de pauvres idolâtres qui n’ont pas le bonheur de connaître le vrai Dieu. Il me semble qu’ils me tendent les bras et qu’ils me disent : “Venez, venez à notre secours ; venez nous instruire de votre sainte religion, qui conduit au bonheur éternel !” » Si cet appel vient de Dieu, Pierre en déduit qu’il lui faut, pour y répondre, développer son esprit de sacrifice et d’obéissance. Il sent alors naître en lui un attrait pour la vie religieuse. La Société de Marie, qui a pris naissance, en 1816, à Lyon, aux pieds de Notre-Dame de Fourvière, l’attire plus particulièrement. En 1831, il rencontre le fondateur, le Père Jean-Claude Colin (1790-1875), alors supérieur du petit séminaire de Belley. Mgr Devie ayant donné son autorisation, Pierre se prépare sans bruit à rejoindre la Société de Marie. Fin août, il adresse pour la dernière fois quelques mots d’édification à ses fidèles, après les vêpres, puis consacre sa paroisse à Marie. Il entre alors chez les Maristes.
Nommé professeur au petit séminaire de Belley, il est chargé, dès la rentrée suivante, de la direction spirituelle de la maison. C’est surtout au confessionnal qu’il se concilie l’estime et l’affection tant des élèves que des professeurs, qui le prennent pour guide spirituel. Il tressaille d’allégresse quand il voit le bien s’opérer. « Une retraite vient d’avoir lieu, écrit-il en décembre 1832. Elle a produit d’excellents fruits… Avoir vu notre communauté à la rentrée des classes et la voir maintenant, c’est voir, pour ainsi dire, le jour et la nuit. On ne la reconnaît pas. Nos enfants sont laborieux, dociles et contents à ravir. Je vous assure que, pour ma part, j’en ai pleuré de joie. » Fin août 1833, il accompagne le Père Colin à Rome pour soumettre au Saint-Siège les constitutions de la Société de Marie. Celles-ci seront approuvées le 29 avril 1836 par le Pape Grégoire XVI. Le Père Colin sera alors élu supérieur général et les Pères maristes prononceront les trois vœux religieux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance.
À son retour de Rome, le Père Colin, pris par le gouvernement de la Société qui se développe, se décharge sur le Père Chanel de la direction du petit séminaire. Pierre, qui redoutait cette charge, s’y dévoue sans limites. On en vient à le surnommer le “bon pasteur”. Accessible à tous, il est sans cesse dérangé ; mais son visage toujours souriant ne laisse paraître aucune trace de lassitude ou d’ennui. « Plus d’une fois, raconte un témoin, lorsqu’il était harassé à la suite des travaux du saint ministère, je l’ai trouvé assis dans sa chambre, ne voulant aucun secours, se contentant de prier en silence, les yeux fixés sur un crucifix. »


Quête de prières

En mai 1836, le Saint-Siège confie à la Société de Marie les missions de l’Océanie occidentale. Pierre est désigné pour partir ; il est au comble du bonheur. « Il nous tarde de monter à bord du navire qui doit nous transporter en Polynésie. Il est impossible que dans une si longue traversée, nous ne courions pas de très grands dangers. Je ne m’en effraye pas le moins du monde ; j’ai déjà fait le sacrifice de ma vie. Une seule chose m’épouvante, c’est d’être si indigne de la vocation apostolique. J’ai un si grand besoin de l’assistance de Dieu et de la Sainte Vierge, que je quête partout des prières. »
La veille de Noël de cette même année, le vicaire apostolique de l’Océanie occidentale, Mgr Pompallier, cinq Pères Maristes, dont Pierre Chanel, et trois Frères catéchistes, s’embarquent au Havre pour rejoindre le Chili. De Valparaiso, ils voguent jusqu’aux îles Gambier. Là, grâce au zèle des Pères de la Congrégation du Sacré-Cœur de Picpus, la foi s’est développée d’une façon exceptionnelle. Des chrétiens en grand nombre assistent à la Messe que célèbre Mgr Pompallier. Lors de la rencontre avec le roi, le rivage est couvert de chrétiens à genoux. Les missionnaires ont de la peine à se frayer un passage, parce que tous veulent baiser la main de l’évêque et des Pères. Élevant les yeux au ciel, le Père Chanel dit : « Ô Marie, faites éclater ce prodige dans les archipels qui nous sont échus en partage ! Il y va de la gloire de votre divin Fils, de votre honneur et du salut des âmes. » Ayant repris la mer, les missionnaires débarquent, le 1er novembre 1837, sur l’île de Wallis. Le Père Pierre Bataillon et un Frère s’y installent pour fonder la première mission de l’Océanie occidentale. Le 11 novembre, le Père Chanel et le Frère Marie Nizier fondent la deuxième mission, sur l’île de Futuna. Quant à Mgr Pompallier, il poursuit son voyage, avec les autres missionnaires, jusqu’en Nouvelle-Zélande.
La mission du Père Chanel comprend deux îles que sépare un petit bras de mer. Futuna, la plus grande, s’étend sur 46 km?. En 1837, sa population ne dépasse pas mille âmes, divisées en deux royaumes, presque continuellement en guerre. Les Futuniens croient en l’existence de dieux, tous des génies malfaisants, à qui ils attribuent les maladies, les fléaux et surtout la mort. Leur superstitieuse crédulité les contraint à porter des offrandes aux maisons de ces dieux afin de les apaiser. Accoutumés à regarder la divinité comme cause unique de leurs maux, ils l’honorent non par affection mais par crainte. Ils croient à l’immortalité de l’âme, qui doit être, selon ses œuvres, punie ou récompensée éternellement dans l’au-delà.


Des vérités fondamentales

Au fond de la conscience humaine sont inscrites un certain nombre de vérités naturelles concernant la notion du bien et du mal, l’immortalité de l’âme, la mort et la rétribution qui la suit, Dieu ; ces notions, très souvent mêlées à des erreurs, ont besoin d’être purifiées par la Révélation. Le Catéchisme de l’Église Catholique enseigne que « l’homme a besoin d’être éclairé par la révélation de Dieu, non seulement sur ce qui dépasse son entendement, mais aussi sur les vérités religieuses et morales qui, de soi, ne sont pas inaccessibles à la raison, afin qu’elles puissent être, dans l’état actuel du genre humain, connues de tous sans difficulté, avec une ferme certitude et sans mélange d’erreur » (CEC 38), par exemple les préceptes du décalogue. Le Catéchisme explique aussi que « la mort met fin à la vie de l’homme comme temps ouvert à l’accueil ou au rejet de la grâce divine manifestée dans le Christ. Le Nouveau Testament parle du jugement principalement dans la perspective de la rencontre finale avec le Christ dans son second avènement, mais il affirme aussi à plusieurs reprises la rétribution immédiate après la mort de chacun en fonction de ses œuvres et de sa foi… Chaque homme reçoit dans son âme immortelle sa rétribution éternelle dès sa mort en un jugement particulier qui réfère sa vie au Christ, soit à travers une purification, soit pour entrer immédiatement dans la béatitude du ciel, soit pour se damner immédiatement pour toujours » (CEC 1021 et 1022). Dans sa Règle, saint Benoît nous exhorte ainsi : « Ceignons nos reins de la foi et de la pratique des bonnes œuvres ; sous la conduite de l’Évangile, avançons dans les chemins du Seigneur, afin de mériter de voir Celui qui nous a appelés dans son royaume. Si nous voulons habiter dans la demeure de ce royaume, sachons qu’on n’y parvient que si l’on y court par les bonnes actions » (Prologue).
Niukili, roi du parti des Vainqueurs, accueille les missionnaires et leur permet de s’installer près de chez lui, dans l’espoir d’en retirer quelque bénéfice temporel. Le Père Chanel commence par consacrer à Notre-Dame son nouveau champ d’apostolat. Au début, il célèbre la Messe en cachette. Son premier soin est de visiter les familles, d’étudier la langue et les mœurs du pays, afin d’être bientôt en mesure de l’évangéliser. Pour Noël, il invite Niukili et des proches à assister à la Messe de minuit dans sa pauvre chapelle, ornée et illuminée le mieux possible. Le roi et les assistants sont émerveillés. Les jours suivants, on vient de différentes parties de l’île voir le Père célébrer la Messe. Bien que ne comprenant rien à la liturgie qui se déroule devant eux, les indigènes observent un profond silence. Parmi les objets du culte, le crucifix est celui qui les frappe plus que tout le reste. Dans les visites du Père à travers l’île, la vue du crucifix suscite toujours des questions. Le missionnaire en profite pour annoncer l’Évangile. Il explique, en s’appuyant sur saint Paul, qu’en livrant son Fils pour nos péchés, Dieu manifeste son dessein d’amour bienveillant sur nous : La preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous (Rm 5, 8-9).
« Rien n’est plus capable de nous émouvoir et de nous toucher profondément que le souvenir et la méditation de toutes les souffrances et de toutes les tortures endurées par Notre-Seigneur. Si quelqu’un avait souffert pour nous toutes sortes de douleurs, non pas volontairement, mais par nécessité et par contrainte, peut-être pourrions-nous ne voir dans ces souffrances qu’un bienfait relatif. Mais au contraire, s’il s’agissait de quelqu’un qui, pour nous, uniquement pour nous, aurait bien voulu souffrir la mort de son plein gré, alors qu’il pouvait s’y soustraire, ce trait de bonté serait si beau et si grand, que le cœur le plus reconnaissant, non seulement ne saurait exprimer, mais même ressentir, toute la gratitude qu’il mériterait. Quelle est donc l’excellence de la charité de Jésus-Christ envers nous, et comment mesurer tout ce qu’il y a d’immense et de divin dans le bienfait de la Rédemption ? » (Catéchisme du Concile de Trente, ch. 5, 2).


« Nos dieux nous mangeraient ! »

En janvier 1838, les dissensions qui existaient auparavant entre les deux partis de l’île se ravivent et engendrent un état de guerre qui dure plusieurs semaines. Sans retard, le Père va trouver les deux chefs et, par l’intermédiaire d’un Anglais qui demeure sur l’île, s’efforce de les réconcilier. Plus largement, il ne laisse échapper aucune occasion d’engager les Futuniens à se convertir à Celui qui est la Paix, mais ils restent très attachés à leurs fausses divinités. Les rares baptêmes qu’il peut administrer sont ceux d’adultes et d’enfants en danger de mort : « Bien peu refusent le Baptême quand ils sont en danger de mort », dit-il. Les indigènes remarquent que le missionnaire ne perd jamais sa gaieté. Ils sont touchés par sa charité, toujours prête à leur rendre service ; jamais il ne les rebute, malgré leur dureté, leur ingratitude, leur grossièreté, leur insolence et leurs autres vices. Tous n’ont qu’une voix pour dire qu’il est d’une bonté, d’une douceur et d’une modestie incomparables. Peu à peu, le Père gagne la confiance de quelques jeunes, et les persuade de la fausseté de leurs croyances superstitieuses. Toutefois, la crainte de leurs dieux et du roi les retient : « Si nous nous faisions chrétiens, disent-ils, nos méchants dieux nous mangeraient de colère. » Le peu de succès que rencontre le zèle du missionnaire est la plus grande de ses épreuves ; il l’offre à son divin Maître, pour le salut des âmes qui lui sont confiées.
Le 2 février 1839, un cyclone détruit la quasi-totalité des habitations et des plantations de l’île ; après ce désastre, la population est menacée de famine. En août, à la grande douleur du Père Chanel, une bataille acharnée entre les deux partis de l’île fait une quarantaine de morts et de nombreux blessés. Le missionnaire s’efforce alors tout spécialement d’amener Niukili à se convertir, mais il perçoit la force des liens qui retiennent celui-ci. En effet, pour asseoir son autorité, le roi a toujours fait croire que la principale divinité de l’île résidait en lui. Il lui en coûterait beaucoup de vaincre son amour-propre et d’avouer ses duperies. De même, les chefs craignent de voir disparaître leur autorité et le bénéfice des présents offerts par le peuple pour se rendre les dieux favorables. Aussi Niukili et les anciens prennent-ils la religion chrétienne en aversion. Pour décourager les missionnaires, ils leur suppriment tout apport en vivres, et encouragent même le vol des fruits et légumes qu’ils cultivent.


« Très bien ! »

En mai 1840, le Père Chanel accueille avec une grande joie le Père Chevron, un confrère envoyé pour le seconder. L’horizon semble s’éclaircir un peu : quelques jeunes se préparent au Baptême. Mais dès novembre, le Père Chevron doit rejoindre l’île de Wallis pour aider le Père Bataillon à instruire ses 1400 catéchumènes. « Je laissais le Père Chanel, écrira-t-il, en pleine persécution. Une seule pensée me consolait, c’est que je sacrifiais la couronne du martyre à l’obéissance, sacrifice d’un plus grand prix pour un missionnaire. » Bientôt, le propre fils du roi, Meitala, touché par la grâce, rejoint secrètement les catéchumènes. La nouvelle de la conversion de son fils finit par arriver jusqu’au roi. Transporté de colère, Niukili se rend chez lui et le met en demeure, par des prières et des menaces, de renoncer à la nouvelle religion. Devant le refus de Meitala, le roi et son conseil décident la mort du Père Chanel. Musumusu, un des chefs farouchement opposés aux chrétiens, est chargé de donner une bonne leçon aux catéchumènes, puis de supprimer les missionnaires. Le 28 avril 1841, au point du jour, une horde sauvage, sous sa conduite, surprend les catéchumènes dans leur sommeil, les maltraite et les roue de coups. Une fois leur haine assouvie, les agresseurs courent à la maison des missionnaires. Ils trouvent le Père Chanel à l’extérieur de la case, seul, car le Frère Nizier est absent. Musumusu l’aborde avec traîtrise puis l’entraîne à l’intérieur où déjà deux de ses hommes pillent les effets des missionnaires. Le Père est frappé violemment à coups de massue ; renversé, il tombe assis, le dos appuyé à la paroi de bambou. Pas une plainte, pas un gémissement ne sortent de sa bouche. Regardant le martyre comme une grâce, il ne prononce que ces seuls mots : « Très bien » ; et il prie pendant que les sauvages volent tout ce qu’ils trouvent. Musumusu, voyant que ses hommes ne pensent qu’à s’enfuir avec leur butin, achève lui-même le Père en lui assenant un coup de hache sur le crâne. Dès que le martyr a rendu son âme à Dieu, le ciel s’obscurcit et une violente détonation se fait entendre ; puis les ténèbres se dissipent rapidement. Ce prodige jette les meurtriers et les habitants dans l’épouvante.
En prévision de son martyre, le Père Chanel avait averti les catéchumènes « que la religion ne périrait pas, et qu’après lui viendraient d’autres prêtres pour continuer son œuvre ». Peu après l’assassinat du missionnaire, le roi, son frère et quelques autres périssent d’une mort si affreuse que tous la considèrent comme un châtiment infligé par Dieu. Les catéchumènes sortent alors de la clandestinité et témoignent ouvertement de la religion devant leurs compatriotes. Meitala se distingue entre tous par son attachement à la foi et par son zèle à la faire connaître. Un grand changement se produit dans les esprits, si bien qu’un an plus tard, en mai 1842, Mgr Pompallier, venant installer de nouveaux missionnaires, trouve à peu près toute l’île convertie comme d’elle-même. En fait, le Père Chanel a obtenu avec surabondance par son sang et sa mort, ce que ses travaux et ses souffrances n’avaient pu réaliser. Musumusu et la plupart des assassins du Père Chanel manifesteront un grand repentir et recevront le Baptême en 1843, vérifiant encore la vérité de cette parole de Tertullien (théologien, † 220) : « Le sang des martyrs est semence de chrétiens. »
Puisse la Bienheureuse Vierge Marie, qui a guidé saint Pierre Chanel dans son œuvre missionnaire, nous aider à travailler au salut des âmes, tout en pratiquant quotidiennement les vertus de bonté et de douceur que le Seigneur nous a léguées en héritage.

Dom Antoine Marie osb, abbé

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