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21 septembre 2006 |
Noblesse oblige
Clemens August fait une grande partie de ses études chez les Jésuites, à Feldkirch. En octobre 1897, au cours d'une retraite à l'abbaye de Maria Laach, il entend l'appel de Dieu au sacerdoce. Après des études théologiques à Innsbruck, il est ordonné prêtre le 28 mai 1904 par l'évêque de Münster. En 1906, il est envoyé à Berlin, un diocèse qui manque de prêtres; il y exercera divers ministères paroissiaux. Au cours de la crise financière de 1923, qui ruine des millions de familles allemandes, l'abbé von Galen se dépense au service de ses paroissiens en difficulté, et fonde en leur faveur une association d'entraide. Il secourt souvent les plus nécessiteux en prenant sur ses revenus personnels: «Il serait vraiment inutile, disait-il, qu'il me reste encore des biens après ma mort». Mais en toutes choses, son but ultime est de procurer le salut des âmes. Cette pensée de la vie éternelle, qui l'habite constamment, sera le socle inébranlable des combats qu'il aura à mener.
Au début de 1929, Clemens August est rappelé à Münster pour y prendre la direction de la paroisse Saint-Lambert. Constatant une certaine tiédeur, il publie en 1932 une brochure: «La peste du laïcisme et ses manifestations». Il y exhorte avec vigueur les laïcs à lutter contre la sécularisation et la déchristianisation de la société. L'Allemagne connaît une crise très grave. Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler est nommé Chancelier. Clemens August n'a aucune confiance dans le chef du NSDAP (parti national-socialiste), dont les évêques allemands ont condamné la doctrine et les méthodes violentes. Cependant, Hitler, qui a besoin des Chrétiens, leur fait des avances. Le 20 juillet 1933, un concordat est signé entre le Saint-Siège et l'Allemagne. Le pape Pie XI ne se fait guère d'illusions sur la sincérité d'Hitler, mais il veut essayer, en signant ce traité, de conserver à l'Église catholique un espace de liberté. Von Galen approuve pleinement cette stratégie; cependant, le 3 avril, au cours de la Messe d'intronisation du Conseil municipal de Münster, devant une assistance comptant de nombreux dignitaires nazis, il rappelle les deux fondements de l'ordre social chrétien: la justice et la fraternité.
Le diocèse de Münster est vacant depuis janvier 1933. Le 18 juillet, le chapitre cathédral élit unanimement l'abbé von Galen après que deux autres prêtres se sont récusés, l'un pour raison de santé, l'autre par crainte des difficultés. Dans son premier message pastoral, le nouvel évêque commente sa devise Nec laudibus, nec timore à son 1,8 million de diocésains: «Ni la louange, ni la crainte des hommes ne m'empêcheront de transmettre la Vérité révélée, de distinguer entre la justice et l'injustice, les bonnes actions et les mauvaises ni de donner avis et avertissements chaque fois que cela sera nécessaire».
Très grand par sa taille, Mgr von Galen est simple et chaleureux dans sa vie privée, mais rempli de majesté lorsqu'il célèbre pontificalement. Il aime les processions où l'Église peut, par ses fastes religieux, faire pièce à la mystique néo-païenne des manifestations nazies. Dès 1934, l'évêque condamne un ouvrage d'Alfred Rosenberg, «Le Mythe du XXe siècle». L'idéologue officiel du NSDAP exaltait le Sang allemand, source d'une humanité supérieure à construire par la force vitale. Dans sa lettre pastorale du Carême 1934, l'évêque de Münster qualifie cette doctrine de «tromperie du diable» et rappelle que seul le Sang précieux répandu par Jésus-Christ au Calvaire a le pouvoir de nous sauver, parce que c'est le Sang de Dieu fait homme. Cette prise de position provoque l'enthousiasme du peuple catholique de Westphalie. L'évêque récidive un an plus tard en proclamant: «Nous ne pouvons pas renoncer à confesser qu'il existe quelque chose de plus élevé que la race, le peuple et la nation: le tout-puissant et éternel Créateur et Seigneur des peuples et des nations, auquel tous les peuples doivent adhésion, adoration et service, Celui-là même qui est la fin dernière de toutes choses».
Les racines du christianisme
Le régime hitlérien veut s'assurer le monopole de l'éducation de la jeunesse en supprimant le cours de religion, jusqu'alors obligatoire dans toutes les écoles. L'évêque de Münster s'oppose victorieusement à cette suppression en s'appuyant sur l'article 21 du Concordat de 1933. En novembre 1936, le délégué à l'éducation dans l'Oldenburg (nord du diocèse de Münster) prescrit de supprimer toutes les croix et les insignes religieux dans les écoles et les édifices publics. Cette mesure suscite, à l'initiative de Mgr von Galen, une véritable «croisade» de prédications, de prières et de pétitions en faveur du maintien des croix. Le «Gauleiter» (préfet) d'Oldenburg est finalement obligé de retirer la mesure projetée, pour éviter de plus grands troubles.
De 1933 à 1937, le Saint-Siège a protesté quarante quatre fois contre des violations du Concordat. Devant l'inutilité de ces démarches, le Cardinal-Secrétaire d'État Pacelli (futur Pape Pie XII), appelle en consultation à Rome cinq évêques allemands, parmi lesquels Mgr von Galen. Puis, le 14 mars 1937, le Pape publie une encyclique rédigée en allemand et intitulée: Mit brennender Sorge («Avec une brûlante inquiétude»). Pie XI y condamne la divinisation du peuple et de la race. L'encyclique est aussitôt publiée par l'évêque de Münster dans son journal diocésain; dans le plus grand secret, il en fait imprimer 120 000 exemplaires, soit 40% de ceux que l'Église parviendra à diffuser en Allemagne. Le dimanche 21 mars, chaque curé, sur ordre de l'évêque, lit en chaire ce texte à la Grand-Messe. La Gestapo (police politique), prise de vitesse, se vengera par des mesures de rétorsion. Cependant, l'encyclique a éveillé un écho favorable dans les milieux protestants; Mgr von Galen conçoit alors le projet de former un front commun de tous les Chrétiens allemands contre le néo-paganisme; ce dernier sera combattu sur un terrain plus large, la défense des droits naturels de la personne humaine: droit à la vie, à l'intégrité, à la liberté religieuse, droit de suivre sa conscience, droit des parents sur l'éducation de leurs enfants.
Contre l'école païenne
À partir de la deuxième moitié de 1940, les mesures persécutrices contre l'Église se succèdent: ouverture des églises retardée à 10 heures du matin à cause du «danger d'attaques aériennes», arrestation et déportation de nombreux prêtres, invasion des monastères dont les occupants sont expulsés. Mgr von Galen ressent le devoir impérieux d'élever la voix. Après un moment de combat intérieur, le 13 juillet 1941, il prononce dans sa cathédrale la première des trois grandes homélies qui feront le tour du monde. Après avoir réprouvé l'expulsion des Religieux, il proteste contre le régime d'arbitraire et de terreur qui règne, et demande justice. Le dimanche suivant, il exhorte son peuple à tenir bon dans la persécution: «Semblables à une enclume qui ne perd pas sa force malgré la violence des coups de marteau, les prisonniers, les exclus et les bannis innocents reçoivent de Dieu la grâce pour garder leur fermeté chrétienne, lorsque le marteau de la persécution les atteint amèrement et les frappe de blessures injustifiables».
La défense des «improductifs»
L'euthanasie n'a, hélas, pas disparu avec le nazisme. De nos jours, elle est pratiquée dans de nombreux pays. On réclame sa légalisation en alléguant le «droit de mourir dans la dignité». Le Pape Jean-Paul II a porté sur l'euthanasie le jugement suivant: «Nous sommes là devant l'un des symptômes les plus alarmants de la «culture de mort», laquelle progresse surtout dans les sociétés du bien-être, caractérisées par une mentalité utilitariste qui fait apparaître trop lourd et insupportable le nombre croissant des personnes âgées et diminuées. Celles-ci sont très souvent séparées de leur famille et de la société, qui s'organisent presque exclusivement en fonction de critères d'efficacité productive, selon lesquels une incapacité irréversible prive une vie de toute valeur... Je confirme que l'euthanasie est une grave violation de la Loi de Dieu, en tant que meurtre délibéré moralement inacceptable d'une personne humaine. Cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu écrite» (Encyclique Evangelium Vitæ du 25 mars 1995, n. 65).
Euthanasie foetale
L'homélie de Mgr von Galen contre l'euthanasie est publiée clandestinement et diffusée très largement en Allemagne comme à l'étranger. Elle vaut à son auteur une semonce de Goering qui l'accuse de «saboter la force de résistance du peuple allemand au beau milieu de la guerre, par ses diatribes et ses pamphlets». Hitler envisage de faire pendre l'évêque qui ose lui résister. Mais Goebbels lui conseille d'attendre pour cela la victoire militaire définitive, afin d'éviter de provoquer des troubles en Westphalie. Toutefois, environ 40 prêtres du diocèse de Münster sont arrêtés, dont 10 mourront en déportation. En 1944, c'est le propre frère de l'évêque, Franz, qui sera déporté au camp d'Oranienburg.
À partir de 1942, la guerre tourne au désavantage de l'Allemagne et les bombardements alliés sur le pays deviennent de plus en plus fréquents. L'évêque s'efforce dès lors d'atténuer auprès de la population civile les horreurs de la guerre. Il avertit ses diocésains de ne pas céder à la soif de vengeance, qui est excitée par la propagande officielle; le 4 juillet 1943, au cours d'un pèlerinage marial à Telgte, il déclare: «J'ai le devoir sacré de proclamer le commandement du Christ de renoncer à la haine et à la vengeance... Est-ce vraiment une consolation pour une mère allemande dont un enfant a été tué par un bombardement, si on lui dit: «Eh bien, nous tuerons très prochainement l'enfant d'une mère anglaise»? Non, l'annonce d'une telle vengeance ne saurait être une consolation; une telle attitude ne serait ni chrétienne, ni allemande».
«Tends l'oreille!»
Le 23 décembre 1945 est rendue publique l'élévation par Pie XII au cardinalat de trente-deux prélats, parmi lesquels Clemens August von Galen. Le Pape veut par là rendre hommage à la voix la plus courageuse de l'épiscopat allemand sous le nazisme; en promouvant trois Allemands, le Saint-Père entend aussi manifester il l'exprime publiquement que le peuple allemand ne peut être rendu dans son ensemble responsable des atrocités de la seconde guerre mondiale. Après un voyage pénible de sept jours, en train, l'évêque de Münster reçoit le chapeau de cardinal le 21 février 1946, à Rome, au cours d'une cérémonie grandiose. Le cardinal Spellman, de New York, procurera aux trois cardinaux allemands un avion militaire américain pour les reconduire chez eux.
Le 16 mars, le Cardinal von Galen fait son entrée dans Münster en ruines, au milieu d'une foule enthousiaste de 50 000 personnes qui voit en lui des raisons d'espérer un avenir meilleur. Il exprime son regret de n'avoir pas été jugé digne du martyre; s'il n'a pas été arrêté par la Gestapo, il le doit à l'amour et à la fidélité de ses diocésains: «Vous étiez derrière moi, et les détenteurs du pouvoir savaient que le peuple et l'évêque du diocèse de Münster étaient liés par une inséparable unité, et que, s'ils frappaient l'évêque, c'est le peuple entier qui s'estimerait frappé. Voilà ce qui m'a fortifié intérieurement et m'a donné l'assurance». C'est le dernier acte public du «lion de Münster». Dès le lendemain, il est victime d'une perforation intestinale dont il meurt le 22 mars 1946.
Le 9 octobre 2005, à l'issue de la cérémonie de béatification, le Pape Benoît XVI a déclaré: «Là réside le message toujours actuel du bienheureux von Galen: la foi ne se réduit pas à un sentiment privé, qu'il faudrait peut-être même cacher lorsqu'elle dérange, mais implique la cohérence et le témoignage également dans le domaine public, en faveur de l'homme, de la justice et de la vérité».
Demandons à Dieu, pour nous et pour tous les pasteurs de l'Église, par l'intercession du bienheureux Clemens August, le courage de ne nous laisser impressionner, dans le témoignage de notre vie chrétienne, «ni par les louanges, ni par la crainte» des hommes. Nous pourrons ainsi travailler efficacement pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.